Ce que j’en pense: Enfin, nous avons compris
Par Saïd Adel
Nous avons compris…pas depuis très longtemps, mais enfin nous avons compris.
Nous avons compris qu’il ne nous faut surtout pas sortir de notre passé, celui de toutes celles et ceux qui ont un jour foulé cette terre avant nous. Oui, nous avons compris qu’Apulée et Saint Augustin étaient Algériens. Oui, nous avons compris que Jugurtha l’était aussi, comme l’était avant lui Massinissa et comme le seront après lui Ben Mhidi et Boudiaf. Paix à leurs âmes, gloire à leurs combats et honneur à leurs sacrifices et maudit soit ce présent où l’on s’interroge encore sur une légitimité tribale, clanique et régionale d’un passé pourtant variable et jalousé par des entités aux lendemains moins enviables, d’un passé pourtant torturé et jalonné par plusieurs siècles de luttes dont le cumul du sang versé aura abouti à la naissance d’un pays continent.
Nous avons compris que notre passé avait nourri de son blé doré tout un continent alors que les nôtres vivaient encore dans ces magnifiques plaines faites de terre noire et combien tendre, plaines arrosées par un ciel clément et chauffées par un soleil tout aussi clément. Des plaines défrichées par des générations d’ancêtres dont les dos se sont courbés des années durant pour que puissent sortir de cette terre l’avenir d’autres générations chassées pourtant et pour longtemps par des enfumades et des massacres vers des hauteurs moins fertiles, moins généreuses mais naturellement fortifiées. En ce temps-là, des tonnes de blé quittaient nos rivages et de lourds carnets d’histoire sont là pour montrer que nombreux sont ceux, qui à ce jour, n’ont pas payé le pain qu’ils ont mangé hier…
Nous avons bien compris que cette nuit de novembre n’a jamais été le fruit d’un hasard de l’histoire, mais bel et bien le point culminant d’une douleur plus que séculaire, l’aboutissement d’une volonté tout aussi séculaire et sans cesse réprimée, pourtant jamais soumise. Cette nuit fut la première depuis très longtemps à ne pas être habillée par la faim, le froid et l’inquiétude, mais par l’immense espoir d’un lendemain auréolé de sacrifices à faire et à refaire par des hommes et des femmes qui venaient d’avoir vingt ans. Cette nuit est la seule qui encore aujourd’hui, soixante-dix ans plus tard, nous laisse pantois et remplis d’une jalousie fraternelle vis-à-vis de celles et ceux qui ont eu le bonheur de la vivre et de mesurer toute l’intensité et la force du pas franchi…
Nous avons bien évidemment compris que notre devoir était de raconter ce passé à nos enfants et d’écrire une histoire basée, non sur les journaux et films aux voix retorses des capitales du vieux continent, mais sur les récits de nos grand-mères et nous dirons alors haut et fort le pourquoi de leurs tatouages sur le visage, les chevilles et les poignets. Nous dirons aussi notre différence devant ceux qui prônent de tourner la page et d’aller de l’avant vers un avenir fait d’oubli et de déni de soi pour satisfaire le déni de leurs actes qui seront pourtant à jamais dans notre mémoire.
Je me souviens des larmes de ma mère devant les photos jaunies par le temps de ses frères et gardées comme un trésor. Je me souviens de cet avion jaune sillonnant le ciel de son enfance et qui, aujourd’hui encore, habite ses nuits de septuagénaire.
Nous avons compris …et vous ?