Samia Lamara Leghima, psychologue clinicienne : « Pour les handicapés, la souffrance ne s’estompe jamais »
Par O.A Nadir

Chaque jour, des personnes en situation de handicap et leurs familles affrontent des défis invisibles mais immenses, où chaque geste, chaque progrès devient une victoire. La société ne comprend pas toujours leurs réalités et pourtant le soutien, la bienveillance et l’écoute peuvent transformer la souffrance en résilience. Valoriser les réussites, offrir des espaces d’accompagnement et s’informer sur le handicap permettent à chacun de vivre avec dignité et espoir, rappelant que la véritable humanité se mesure dans notre capacité à ne laisser personne derrière.
Psychologue clinicienne, Samia Lamara Leghima exerce dans le champ de l’accompagnement psychologique, avec une attention particulière portée aux personnes en situation de handicap et à leurs familles. A travers son travail clinique, elle est quotidiennement confrontée aux souffrances invisibles, aux parcours de résilience et aux défis multiples que pose le handicap dans un environnement social souvent peu adapté.
Dans cet entretien, elle met en lumière un engagement profondément humain et nécessaire. Au-delà des parcours individuels et des difficultés rencontrées, elle souligne l’importance de la compréhension, de la résilience et du rôle crucial des familles et de la société dans l’accompagnement des personnes en situation de handicap. Ses réflexions ouvrent la voie à une réflexion plus large sur les évolutions indispensables dans le domaine de la psychologie du handicap en Algérie, avec pour horizon un environnement plus inclusif et bienveillant pour tous.
Algérie Presse : Qu’est-ce qui vous a motivée à vous spécialiser dans l’accompagnement des personnes en situation de handicap ?
Samia Lamara Leghima : C’est la trisomie de mon fils qui m’a invité à me lancer, au début je voulais juste l’aider à s’en sortir, puis j’ai été touché par les autres.
Selon vous, quels sont les principaux défis psychologiques auxquels ces personnes sont confrontées au quotidien ?
Pour certains, ceux qui sont conscients de leur situation, la souffrance est immense et ne s’estompe jamais. Imaginez vivre constamment avec des obstacles : chaque jour de votre vie devient un défi. Evoluer dans un monde où, en plus d’une situation déjà difficile, vous devez fournir davantage d’efforts simplement pour survivre et exister. La résilience devient alors leur seule arme.
Comment les familles et l’entourage peuvent-ils mieux soutenir le développement et l’inclusion des personnes handicapées ?
Le combat est continuel : lorsqu’on est parent d’un enfant en situation de handicap, on ne s’arrête jamais, il n’y a pas de pause. C’est pour cela que le rôle de la famille et de l’entourage est absolument central. Pour soutenir au mieux le développement et l’inclusion de la personne handicapée, il est essentiel d’adopter une posture bienveillante, de valoriser chaque réussite, même la plus petite, et de s’informer pour mieux comprendre le handicap. Participer à des ateliers, des conférences ou des groupes de soutien, ainsi que se rapprocher de familles vivant des situations similaires, permet également de ne pas se sentir seul.
Quels changements ou avancées aimeriez-vous voir dans la prise en charge psychologique des personnes handicapées en Algérie ?
S’il est permis de rêver, j’aimerais vivre dans un monde où le handicap ne serait plus associé à des préjugés, mais reconnu comme une composante naturelle de la diversité humaine. Il serait essentiel alors de développer des formations spécialisées en psychologie du handicap (autisme, déficience intellectuelle, handicap moteur ou sensoriel).
De mettre en place des centres pluridisciplinaires dans chaque wilaya, et de proposer des séances de guidance parentale. Il faudrait également développer des classes adaptées avec des auxiliaires de vie scolaire, sensibiliser les élèves et la société pour réduire la stigmatisation, renforcer les lois existantes et veiller à leur application réelle.
Enfin, la mise en place de consultations psychologiques en ligne pour les régions éloignées, ainsi que la création de plateformes d’information fiables pour accompagner les familles, constituerait une avancée majeure. Et là je n’ai même pas osé aller jusqu’au bout de mes rêves !
Quelle expérience vous a particulièrement marquée ?
Je rencontre chaque jour des personnes aux parcours exceptionnels, qui me touchent profondément sur les plans professionnel et humain. Je pourrais évoquer cette maman qui, à la naissance de son enfant et à l’annonce du handicap, a vu le père partir, se retrouvant seule face à une situation aussi inédite que délicate et difficile. Je pourrais aussi parler de ces parents qui ont abandonné leur enfant diagnostiqué porteur de TSA (autisme), et qui a été recueilli par sa tante paternelle. Je pourrais encore citer ce jeune homme qui croquait la vie à pleines dents et qui, à la suite d’un accident banal, se retrouve tétraplégique, mais continue malgré tout de vivre, d’espérer et d’avancer. Je pourrais raconter tant d’histoires qui m’ont marqué. Toutes ces expériences laissent des traces, elles apaisent, elles ramènent à l’essentiel, et elles nous rappellent que rien n’est jamais acquis.
