Ce que j’en pense : La chute Par Said Adel

Voilà plus d’une année qu’il n’avait plus quitté ce vieil appartement qu’il occupait avec sa femme sur la rue Khemisti. Le rituel était toujours le même : du salon au balcon, puis du balcon au salon et enfin tard dans la soirée, il regagnait sa chambre pour courir après deux ou trois heures de sommeil. Au mieux. Depuis sa chute dans les escaliers, qui ne lui causa, grâce à Dieu, que quelques bosses et des bleus sur les jambes et les bras, il ne sortait plus. Une fois sur le palier, une indicible peur le saisissait, l’obligeant à faire demi-tour. Il venait d’avoir quatre-vingt et un ans. Contrairement à de nombreuses personnes de son âge, il marchait sans canne… mais depuis cette chute, quelque chose s’était brisé en lui.
Sa femme faisait les courses, payait les factures ou retirait l’argent. Enfin, toutes les tracasseries liées au quotidien. Moins âgée que lui de quelques années, elle avait accepté ce nouveau rôle en sus des tâches quotidiennes qui martyrisaient son dos rabougri. Elle avait accepté sans se plaindre. Même, quand, du haut du balcon, guettant son retour, il lui criait de sa voix enrouée si elle avait pensé à ses cigarettes, elle ne se plaignait pas.
Quelque chose en lui avait changé. Elle avait été d’une grande patience avec lui. Mais le voir chaque jour, sitôt son café noir bu, s’installer sur le balcon et fumer cigarette sur cigarette, commençait à lui peser. Il ne l’écoutait plus, ne l’entendait plus. Elle essayait d’en parler à leurs deux garçons, mais ils avaient leurs vies et les visites se faisaient rares. Elle tentait de le faire réagir en menaçant de le quitter, de le laisser seul, mais le rituel ne changea point. Son appétit déclinait et son corps maigrissait à vue d’œil. Elle lui cuisinait ses plats préférés, son assiette n’était jamais terminée. Elle s’énervait souvent, retrouvant sa sérénité en marchant sur le Front de mer. Il l’usait, doucement, en silence, mais il l’usait.
A le voir assis toute la journée sur ce bout de balcon, on penserait qu’il observait le monde extérieur, il n’en fut rien. Son regard était ailleurs. Depuis cette chute, on aurait dit qu’on lui avait pris son cœur. Il revivait continuellement ces quelques secondes où, dégringolant les marches, il avait vu sa vie défiler en quelques images. Les moments de bonheur comme les plus difficiles lui revenaient. Une vie de quatre-vingt ans résumée dans un flash de cinq secondes, peut-être moins. L’émotion était si forte qu’il n’arrivait pas à en parler, même à sa compagne de toujours. Il alluma une autre cigarette.
Voilà plus d’une année qu’une ombre épaisse s’était invitée dans leur appartement… Elle pensait à prendre quelques jours pour visiter une sœur, dans les environs de Tlemcen. Une poignée de jours rien que pour elle. Elle n’y arrivait pas. Demain, elle se promit, en poussant doucement la porte d’entrée, de faire appel à des voisins pour l’obliger à faire quelques pas dehors, comme avant. Un long sourire traversa son visage…

 

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