Dr Adda Guecioueur à Algérie Presse: Trump, les tarifs douaniers et le « new deal » pacifique

Ancien expert au Fonds Monétaire Arabe, à Abu Dhabi, le Dr Adda Guecioueur revient dans cet entretien à Algérie Presse sur l’actualité économique mondiale sur fond d’une guerre déclarée par Trump. L’ex professeur d’université en Algérie et en Jordanie décortique les tenants et aboutissants de la décision du locataire de la Maison Blanche sur le fragile équilibre commercial mondial. Il évoque également le cas de l’Algérie dans cette équation ainsi que le rôle que devra jouer l’Europe et la Chine.
Algérie Presse : L’actualité mondiale tourne depuis quelques temps autour de la question des droits de douanes imposés par l’Amérique de Trump. De quoi s’agit-il au juste ? Pouvez-vous nous donner un aperçu même succinct de ce que sont les droits de douanes à l’économie des pays ? Et pourquoi Trump a décidé de brandir cette arme ?
Adda Guecioueur : Effectivement une révision des tarifs douaniers par l’Administration Trump occupe les devants de la scène médiatique internationale depuis sa campagne électorale et surtout depuis son inauguration pour un deuxième mandat le 20 janvier 2025.
Les droits douaniers ou tarifs douaniers font partie de l’arsenal juridique de tout état souverain que ce soit les USA ou autres pays. Le but des tarifs douaniers est de filtrer les importations en termes d’origine, de produits et de quantités et ce en jouant sur les taux à imposer. En augmentant ces taux, un pays peut exclure des pays spécifiques, des produits spécifiques ou les réduire. Et bien sûr, les tarifs douaniers représentent une source de revenus non négligeable pour le Trésor public de tout pays.
Dans le cas contraire, en diminuant les tarifs douaniers, un pays peut favoriser certains Etats et faciliter l’importation de certains produits.
Un pays peut jouer aussi sur la période d’application des taux des tarifs dans le cadre d’une loi de finances annuelle ou une période plus longue.
En principe tous ces aspects sont traités dans le cadre de contrats internationaux entre pays ou un groupe de pays par exemple l’Algérie et la Communauté européenne. L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) joue un rôle prépondérant dans ce cadre.
Ces deux dernières décades ont été caractérisées par la mondialisation et la création de larges Zones de libre-échanges. Donc, l’imposition de tarifs douaniers d’une manière unilatérale, sans consultation avec les partenaires commerciaux, vient à contre-courant de cette tendance mondiale.
Enfin, il est à noter que le Président américain a décidé d’augmenter les tarifs douaniers non seulement unilatéralement, donc sans consultation des partenaires commerciaux, mais aussi sans consulter le Pouvoir Législatif américain, à savoir le Congres et le Sénat, car ces mesures ont été décidées par des Décrets présidentiels ou « Executive Orders ». Le Président US a demandé à tous les pays de négocier de nouveaux statuts. Le but ultime étant pour les USA de négocier de nouveaux tarifs très avantageux avec un petit pays ou une petite île perdue dans l’Océan pacifique ou autre et puis d’élargir ces avantages au reste du monde. Les USA ont eu recours à cette stratégie dans le cadre de l’OMC.
L’imposition de ces tarifs, qualifiée de chantage purement et simplement, a « dérégulé » l’économie mondiale. Comment voyez-vous leurs conséquences à court et moyen termes sur les Etats concernés ?
L’imposition de ces droits va au-delà du chantage pur et simple. C’est le recours à la force brute et brutale. Ces deux dernières décades ont vu des mouvements » insurrectionnels » qui tendent à remettre en question la puissance et l’hégémonie américaines sur le monde et la « Pax Americana » qui est une conséquence directe de la Deuxième Guerre mondiale. Ces mouvements sont nombreux. Le plus récent est le BRICS mais le plus ancien et le plus dangereux pour les USA, c’est le Marché Commun Européen avec sa monnaie commune l’euro qui représente un défi direct à la suprématie du dollar. Actuellement, les réserves financières des pays libellées en euro représente 20% des réserves globales, bien avant la livre sterling (4 à 5%), le yen (5 à 6%) et le renminbi chinois (2 à 3%) plus connu sous le nom de Yuan qui est, en fait, une subdivision du renminbi. Il est judicieux qu’au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, les réserves financières des pays étaient libellées principalement en livre sterling. Une des conditions imposées par les USA était l’intronisation du US$ comme monnaie mondiale de réserve et la location de l’île Diego Garcia du Royaume Uni, (île que s’apprête Washington à utiliser en cas de conflit armé avec l’Iran).
Avant la création de l’euro, les réserves mondiales étaient entre 80 à 85% en dollars suivi par la livre sterling entre 15 à 20%. La création de l’euro a contribué à l’érosion de la suprématie du dollar, ce qui représente un souci majeur pour les USA. Cette tendance impacte négativement les fondements de la puissance américaine qui découle impérative de la convertibilité et de la puissance de sa monnaie nationale. Les Etats-Unis impriment à volonté des dollars que le reste du monde doit gagner, à la sueur de son front, en exportant des biens et services aux USA… En fait les USA impriment à volonté la richesse ! Aucun pays dans l’humanité n’a eu un tel privilège ni un tel pouvoir.
L’imposition de nouveaux tarifs douaniers est la preuve que les USA ont perdu leur capacité de produire à des conditions concurrentielles, ce qui est inacceptable pour eux. Seule une guerre peut donner lieu à une nouvelle donne ou « new deal ». A travers de nouveaux tarifs douaniers, il semble que Trump veuille une nouvelle distribution « pacifique » des cartes et des richesses avantageuses pour l’Amérique. Sinon, le monde est en retard d’une guerre.
Que vont gagner les Etats-Unis, sur les plans politique et économique, dans ce bras de fer annoncé avec particulièrement l’Europe et la Chine ?
Il n’y a pas que des gains. Il existe aussi des coûts. Les gains sont évidents, calculables et représentent la collecte des nouveaux tarifs. Leur valeur est la différence avant et après l’imposition des nouveaux tarifs. Sans rentrer dans les détails, l’inflation est un autre coût que le consommateur américain doit supporter : fermeture d’entreprises ; chômage ; distorsion de la chaine de distribution ou » supply chain », ce qui impacte négativement la production et la productivité de l’économie locale ; pertes de marchés extérieurs et surtout perte de partenaires commerciaux traditionnels et fiables tels que le Canada ; moins d’investissements étrangers aux USA car les investisseurs actuels et potentiels n’ont plus de visibilité de son économie. Etant moins capable de lire le développement américain dans le court et moyen termes, les investisseurs tendront à retirer les USA de leur radar. Bien plus, il risque d’avoir désinvestissement. Les compagnies US vont aussi être impactées parce qu’en moyenne, elles dérivent 25% de leurs profits de leurs activités en dehors des Etats-Unis.
Un autre risque palpable et non des moindres est l’effondrement des marchés financiers US. Cet effondrement est illustré par la baisse, le 4 avril 2025, des indices financiers notamment du Dow Jones Indus Average de 5,5% soit 10% que son record atteint en décembre 2024, du S&P 500 de 5,97% et NASDAQ Composite de 5,82% soit 20% que son record de décembre 2024.
Il est judicieux de rappeler que le Dow Jones Indus Average est calculé sur la base de la performance de 65 compagnies ; le S&P 500 sur la base de la performance de 500 entreprises comme son nom l’indique et enfin le NASDAQ Composite sur la base de 2500 entreprises cotées sur le NASDAQ ou National Association of Securities Dealers Automated Quotations. A titre d’indication seulement, les entreprises inclues dans l’indice S&P 500 ont perdu 5.060 milliards de US$. C’est là l’étendue des pertes subies par les investisseurs américains dans les entreprises locales.
Les risques sont d’autant plus grands vu la façon dont ces tarifs ont été imposés. Il me semble qu’aucune étude sérieuse n’a été faite. La preuve ? Les USA ont imposé des tarifs à une « petite île non habitée »! Ces tarifs ont un caractère politique, à goût domestique prononcé car faisaient partie de la campagne présidentielle, malgré leur aspect global visent particulièrement la Chine et l’UE.
Les nouveaux droits douaniers annoncés par les USA n’épargnent aucun pays. Les deux entités capables d’ébranler l’hégémonie américaine sont l’Europe et la Chine. A mon sens, l’Europe avec son marché commun et sa monnaie commune représente le premier danger pour les USA. Les USA n’ont jamais accepté le Marché Commun Européen. Nous avons déjà mentionné le rôle de l’Euro comme monnaie de réserve globale. Sous l’impulsion des USA, la Grande Bretagne à déjà quitté le Marché commun. Les USA ont tenté des Brexit à la française et à l’Allemande mais ont échoué… pour le moment.
La Chine, c’est le géant qui monte. Les USA ont encouragé son développement comme importateur, vu son marché intérieur qui dépasse 1,2 milliard de consommateurs… et voilà que la Chine s’impose comme exportateur et concurrent immédiat des USA dans tous les domaines, avec sa Route de la Soie à laquelle s’oppose farouchement les Américains ce qui les pousse à reprendre le Canal de Panama par n’importe quels moyens.
La riposte est là, Pékin et l’UE sont en rang dispersés, des concessions sont d’ores et déjà sur la table des discussions. Aura-t-elle assez de poids pour contrecarrer les objectifs américains ?
Pékin et l’UE sont en rang dispersées parce que leurs moyens c’est à dire leur capacité de réponse et leurs objectifs sont différents. Economiquement et politiquement, l’UE est un vassal des USA qui, bien plus, s’est érigé en protecteur militaire. Vu son volume et sa liquidité, le marché monétaire américain représente la source de financement des banques européennes. L’UE se compose de 27 membres et donc de 27 opinions divergentes… avec des élections partout, tous les deux ans!
La Chine est différente, un pays politiquement et socialement relativement cohérent avec une seule personne qui décide et des élections tous les cinq ans. En fait la Chine est en mesure de prendre rapidement des mesures à caractère nationaliste et de les défendre. Bien plus la Chine a tissé des liens étroits avec les pays du Sud, à l’instar des BRICS sur lesquels elle peut compter, où elle n’est pas vue comme une puissance colonialiste ce qui lui permet de faire face à des sanctions et rediriger ces liens commerciaux avec plus d’aisance. Seulement tout n’est pas rose car la Chine a investi des milliards de milliards de dollars dans l’économie US et dans les marchés financiers américains. Ce sont les pieds d’argile du géant Chinois. Ses avoirs risquent d’être gelés, comme c’est le cas des 276 milliards de dollars russes, ou simplement nationalisés si les USA veulent déclencher une Guerre mondiale.
Enfin, en acceptant la convertibilité du renminbi et en l’intégrant au panier des Droits de Tirage Spéciaux ou DTS, la Chine a été mal conseillée, pour ne pas dire trompée, car en cas d’attaque organisée sur les marchés financiers internationaux contre sa monnaie, la Chine sera obligée de défendre sa parité en utilisant ses réserves financières internationales.
Il est intéressant de noter que depuis l’annonce initiale, de nouveaux développements sont apparus. Premièrement, les USA ont retardé l’application de ces nouveaux tarifs de 90 jours. Deuxièmement, les USA ont décidé de ne pas appliquer ces nouveaux tarifs aux ordinateurs, téléphones portables et produits électroniques importés de la Chine. Si l’on considère la structure des exportations chinoises vers les USA, on constate que ces produits en représentent la masse, en particuliers les téléphones, les ordinateurs, les semi conducteurs et les appareils électroniques. En fait, à part les meubles et les chaussures, les USA ont dilué les nouveaux tarifs pour une grande partie des importations de la Chine.
L’Algérie a également été touchée par ces droits puisqu’elles passent de 19% à 30%. Y voyez-vous un réel danger sur les relations commerciales entre Alger et Washington d’autant plus qu’il s’agit d’articles sidérurgiques, d’engrais, de pneumatiques et de dattes. Les exportations énergétiques, qui représentent 2,5 milliards de dollars sur les 3,1 milliards d’exportations totales vers les États-Unis, ne devant pas être impactées. Que doit être à votre avis la réponse de l’Algérie ?
Comme vous le mentionnez, d’ailleurs à juste titre, l’Algérie n’a pas été épargnée avec de nouveaux tarifs de 30% au lieu de 19%. L’impact sur l’Algérie sera supportable pour l’économie nationale pour, au moins, deux raisons. La première étant le fait que les USA ne représentent pas une destination majeure pour ses exportations. Elles étaient de l’ordre de 3,1 milliards de dollars alors que le total des exportations algériennes avoisinait les 122 milliards en 2024. Le deuxième facteur qui joue en faveur de l’Algérie est le fait que les produits énergétiques représentent la part du lion de ses exportations. Bien plus, le pétrole brut exporté est « léger ou light » alors que le pétrole produit par les USA est « lourd ou heavy » et donc des processus de raffinage différents ce qui rend difficile de se passer du brut algérien dans le court terme.
L’Algérie a déjà réagi en imposant des tarifs similaires pour les importations américaines. C’est le principe de la réciprocité.
L’autre aspect à considérer sont les réserves financières internationales de l’Algérie investies dans les marchés financiers internationaux, dont le marché américain, libellées en dollars qui ont été négativement impactées mais qui n’ont pas subi une perte sèche si elles n’ont pas été liquidées.
Si ces nouveaux tarifs douaniers impactent négativement la croissance mondiale, il y aura, certainement, un effet dominos supportable vu que l’Algérie n’écoule pas son pétrole dans le marché « spot » mais à traves des contrats à long terme.
Cependant, ce qui risque de perturber l’Algérie est la décision du groupe OPEC+ d’augmenter la production à partir du 25 mars 2025. Bien plus, il serait judicieux de suivre attentivement la relation entre les USA et l’Arabie Saoudite qui, pour une raison quelconque et potentiellement il en existe plusieurs, serait amenée à augmenter sa production de pétrole et donc inonder le marché mondial comme au milieu des années 1980. Les implications sont faciles à deviner. C’est dans ce contexte qu’il faut voir les obstacles multiformes, y compris la déstabilisation, que rencontre l’Algérie dans sa quête légitime de devenir une puissance régionale économique et géostratégique.
Enfin pour terminer, il est judicieux de noter une tournure étrange qu’à pris l’annonce de ces nouveaux tarifs. Au début les marchés financiers internationaux, et surtout les marchés américains ont subi de grosses pertes mais qui se sont redressés à l’annonce du gel des nouveaux tarifs. Certaines sources ont crié au scandale et considéré tout l’opération comme une manipulation du marché et, donc, qu’il y a eu un délit d’initiés. Le Parti démocrate a même ouvert une enquête dans ce sens. La Sénatrice démocrate, Elizabeth Warren, a demandé à la Security and Exchange Commission, le régulateur US des marchés financiers, d’intervenir vu que certains responsables de l’Administration Trump ont réalisé de gros bénéfices et l’un d’entre eux, selon certaines sources, a envoyé à sa compagnie à la bourse « It is a great time to buy » ou « c’est un excellent moment d’acheter ».
Affaire à suivre!

Dr Adda Guecioueur:
Fondateur Directeur Général d’International Business School, IBS
Ancien Professeur d’Université, Algérie et Jordanie
Ancien Expert Financier au Fonds Monétaire Arabe
