Des pilules pour enterrer nos enfants vivants

Oran, Blida, Batna, Relizane. Des noms de villes qui sentent le jasmin, les soirées de foot et la clope fumée entre deux rêves. Mais depuis quelque temps, une autre odeur s’installe : celle du plastique fondu, de la sueur froide et du silence des familles qui baissent les yeux.
Ils s’appellent Dobel Sinyatour (double signature), Qaws Qozah (arc-en-ciel), Pinki, Rainbow. Des noms doux pour des poisons durs. Ces comprimés aux couleurs pastel, venus de l’enfer, détruisent la jeunesse algérienne plus vite qu’une balle. Ils effacent les rires, voutent les épaules, rongent la virilité. Certains médecins parlent de perturbation hormonale, de dérèglement profond du système nerveux. D’autres se taisent. Trop de gamins entrent aux urgences avec des symptômes jamais vus.
Une guerre invisible, biologique et méthodique. Derrière ces drogues se cachent des réseaux solides, organisés. Elles viennent de Libye, traversent le Niger, sont fabriquées dans des laboratoires clandestins en Inde (d’après les rapports de l’ONUDC et des sources du ministère de la Défense nationale). Les routes sont connues, les passeurs remplacés chaque semaine. L’État se bat. Il saisit. Il brûle. Mais le mal court toujours.
En 2024, plus de 26 tonnes de cannabis traité, 147 kg de cocaïne et 10 millions de comprimés psychotropes ont été interceptés.
Les corps tombent, les âmes coulent. Ce ne sont plus seulement des toxicomanes. Ce sont nos frères, nos neveux, nos voisins. Ils ont 16 ans ou plus, ou moins. Certains n’ont jamais vu l’intérieur d’un avion, mais ont goûté à des drogues inventées à Bombay. D’autres ont remplacé le lait du matin par une pilule bleue. Et les réseaux sociaux ? Ils ne sont plus des terrains de jeu, mais des supermarchés du vice. Une photo sur Instagram, un contact Snapchat, une livraison au coin du stade.
L’État frappe fort. Mais suffira-t-il ? Le Président Tebboune parle de « guerre invisible contre la jeunesse », Saïd Chengriha, chef d’Etat-major, jure de traquer les barons de la drogue sans relâche, le ministre de la Justice promet la peine de mort. Mais pendant qu’on débat de peines, des familles enterrent leurs fils… vivants. Des corps qui respirent, mais des yeux qui ne voient plus rien. Des jeunes assis sur les trottoirs, le regard au fond du gouffre, la langue pâteuse, la dignité fondue comme un sucre dans le café amer du désespoir.
Ce n’est pas un fléau. C’est un assassinat en série. Un meurtre collectif et lent. Et le plus cruel ? C’est que ces jeunes ne meurent pas tous seuls. Leur chute emporte leurs mères, leurs pères, leurs fiancées, leurs petites sœurs. C’est tout un tissu social qui se déchire, lentement, comme un drap qu’on aurait trop lavé à l’eau sale.
Alors que faire ? Il faut plus que des lois. Il faut de l’écoute. Il faut des psychiatres dans les écoles. Il faut des cafés culturels, des stades ouverts la nuit, des concerts gratuits, des projets. Il faut surtout arrêter de juger. Un junkie n’est pas toujours un voyou. Parfois, c’est juste un gosse qu’on a oublié d’aimer à temps.
L’ennemi ne vient plus en char. Il vient en comprimés colorés. Et si on continue de détourner le regard, alors le prochain corps sans âme qui s’effondre dans la rue pourrait s’appeler Mohamed, Walid ou Yacine. Peut-être même ton petit frère.
O.A Nadir
