Les toges s’invitent à l’école primaire : Entre fierté familiale et marché lucratif

Dans les quartiers d’Oran, un nouveau rituel de fin d’année scolaire prend de l’ampleur, bouleversant les traditions éducatives. Désormais, les cérémonies de remise de diplômes pour les élèves de 5e année primaire -qui marquent simplement la fin du cycle élémentaire- prennent des allures de véritables graduations universitaires.

Toges, coiffes carrées de diplômés, écharpes colorées aux initiales de l’école : un décor solennel pour des enfants à peine âgés de onze ans. Une mise en scène inspirée des grandes cérémonies.
Dans la cour d’une école située à Haï El Yasmine, des dizaines de parents applaudissent alors que les élèves défilent sur un tapis rouge improvisé. Les enfants, fiers et parfois intimidés, portent tous des tenues de cérémonie dignes des universités américaines. «C’est un moment important dans la vie de notre enfant. Il mérite d’être célébré comme il se doit», confie Saïda, mère d’un élève, tout en immortalisant la scène avec son smartphone. Ce phénomène, autrefois réservé aux étudiants diplômés de l’Université, s’est glissé ces dernières années dans les écoles primaires. Ce qui n’était qu’un simple goûter de fin d’année devient désormais un événement soigneusement orchestré, parfois avec musique, traiteurs, et séances photo professionnelles.
Derrière cette vague de mini-graduations se cache un marché florissant. À Oran, la location d’une tenue complète (toge, coiffe et écharpe) pour 24 heures coûte entre 800 et 1.200 dinars. Pour les familles désireuses de conserver un souvenir plus durable, l’achat est également possible : entre 3.000 et 5.000 dinars la tenue. Ces services sont souvent proposés via les réseaux sociaux. Des pages Facebook et comptes Instagram pullulent d’offres alléchantes, assorties de photos d’enfants souriants en tenue de cérémonie. La majorité des transactions se fait en dehors de tout cadre réglementaire, sans facture ni contrat, alimentant ainsi un marché informel qui échappe à la fiscalité. «J’ai commencé avec cinq tenues, il y a deux ans, aujourd’hui j’en ai une cinquantaine que je loue pendant tout le mois de juin. C’est devenu un business à part entière», raconte Nadia, une jeune entrepreneuse qui gère son activité exclusivement sur Facebook.
Si beaucoup de familles s’enthousiasment pour cette nouvelle tradition, d’autres s’interrogent. «Il y a une pression sociale qui nous impose cette mise en scène. Mon fils voulait la même chose que ses camarades, je n’ai pas pu dire non. Mais tout ça a un coût», déplore Younès, un père de famille modeste du quartier de Bel-Air.
L’école, quant à elle, reste souvent en retrait de l’organisation, laissant aux parents le soin de gérer ces événements. Certains directeurs d’établissement avouent craindre la création d’un climat d’inégalité entre élèves. Au-delà de l’aspect économique, ce phénomène traduit aussi une mutation sociale plus profonde. Ces cérémonies peuvent être perçues comme une manière symbolique d’inscrire l’enfant dans une trajectoire de réussite, dès le plus jeune âge. «C’est une forme d’aspiration collective. On projette sur l’enfant une réussite future qu’on souhaite certaine. C’est à la fois rassurant et révélateur de nos espoirs sociaux», analyse Mme Bouskine, sociologue. Il reste à savoir si cette tendance s’enracinera dans la durée ou si elle cédera face à la critique.
Une chose est sûre : à Oran, la toge ne se porte plus uniquement sur les bancs des universités. Elle devient, pour les enfants et leurs familles, un symbole de reconnaissance précoce, dans une société en quête de prestige… dès l’école primaire.
G. Salima

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