Kamel Daoud : Le mur des lamentations “occirdentale”

Par Adnan Hadj Mouri

L’écriture médiatique de Kamel Daoud, c’est cette souris maline qui guette le fromage du scandale, feint de s’y risquer, puis détale avant qu’on ne la prenne au mot. J’emploie cette métaphore depuis qu’en 2017, la regrettée Amina Mekhali m’invita à une lecture croisée de son œuvre, avec incursion psychanalytique. Ce jour-là, un malaise tragique s’imposa : en face de moi, un écrivain habité par des blessures narcissiques profondes.

D’entrée, je lui pose une question simple mais décisive : « L’imaginaire de votre écriture serait-il l’expression d’une névrose personnelle ? »
Il nia aussitôt, visiblement agacé. Je perçus un refus, une crispation. Je n’ai pas insisté. Pourtant, je pressentais que tout se jouait là dans cette occultation du sexuel, ou plutôt dans sa refonte imaginaire sous les traits séduisants d’une « occiredentalisation » triomphante qui lui sert de refuge.
À y regarder de près, la posture discursive de Daoud épouse les traits d’une hystérie politique et identitaire : désireux de s’affranchir de son passé islamiste, il s’en remet à une « invocation fétichiste des « Lumières ». Mais ce recours massif à la Raison comme « totem de salut » trahit une angoisse plus fondamentale. Car la faille persiste. L’écriture de Daoud, ses interventions publiques, son ton même toujours au bord de la rupture semblent chercher à contenir une explosion intime. Comme si son discours obéissait à un tic-tac intérieur, celui d’une marmite sous pression, bridée par la peur d’en assumer les éclats. Il ne s’agit pas ici de plaquer la psychanalyse comme grille d’interprétation universelle. Il s’agit de nommer un mode d’altérité en échec : une « division subjective » sans cesse déniée, colmatée par une identification acharnée à un Autre occidental, rationalisé, laïcisé, « validé médiatiquement ». Ce n’est pas l’altérité qui fait sujet ici, mais une tentative désespérée de « colmatage symbolique », une défense narcissique contre la béance.
Dans plusieurs textes, Daoud dénonce la suprématie du religieux, mais très vite, à cette dénonciation répond une fascination pour un autre maître. Le maître signifiant n’est pas aboli, il est simplement déplacé. De l’imam au chroniqueur, du prêche du vendredi à la tribune du Point. Ce qui demeure, c’est « l’impossibilité de loger le sujet » dans l’intervalle, dans le conflit, dans ce non-savoir « qui constitue pourtant le lieu même de la subjectivation ».
La sexualité, chez Daoud, n’est jamais abordée comme une « énigme intime », comme ce réel qui divise le sujet. Elle est déplacée, « externalisée », projetée dans l’espace social comme danger collectif. Il évite de l’habiter. « Sa parole s’organise autour de la visibilité et de la nomination », mais jamais autour d’un symptôme. Il se refuse à l’altérité de l’inconscient, préférant un discours lisse, humaniste, consensuel dans la veine d’un « écrivain-citoyen qui s’excuse encore d’être divisé. »
Contrairement à Kateb Yacine ou Rachid Mimouni, qui savaient inscrire leur écriture dans le manque, dans l’absence, Daoud vise la clarté, « la lisibilité », la jouissance textuelle. »Il écrit non pas pour ouvrir un vide, mais pour colmater celui de l’Autre. Il cherche « à rassurer, à border, à combler ». Là où Kateb disait l’égarement dans la langue de l’ennemi, Daoud « cherche l’acquiescement dans celle du maître. »
Dans cette posture, il glisse peu à peu vers une figure « d’écrivain-surmoi » : autoritaire, virile, tranchante. Il ne cherche pas à s’abandonner aux contradictions que soulève la question coloniale ; il veut les résoudre, les trancher, les exorciser. Il parle fort peut-être pour ne pas entendre « ce qui, en lui, résiste encore à se dire. »
Et s’il croit s’émanciper, il ne fait que changer de geôle. « Le retour du refoulé cette fois affublé d’un costume républicain, journalistique ou moral » montre à quel point la place du « maître signifiant fragilise sa subjectivité”. Ce surmoi occidentalisé, chéri des médias, fige sa parole et empêche qu’elle naisse véritablement dans la division.
Mais de l’autre côté aussi du côté des écrivains solidaires de la cause palestinienne surgit une autre forme de capture : celle de la bonne conscience militante, du mot d’ordre identitaire, « du discours saturé ». Là encore, peu de place pour le tremblement d’une parole singulière, pour le vacillement du sujet. L’engagement n’est pas toujours une épreuve du manque : il est parfois sa dénégation.
Pour finir, disons-le franchement : de l’imam à l’éditorialiste, Kamel Daoud n’a peut-être jamais quitté son surmoi. Il en a simplement changé le décor. Et ce « surmoi-là rationalisé », médiatiquement célébré continue de régner, figé, sur une parole qui peine à naître, et surtout, à se diviser.

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