Fanon Fanon : Le clinicien de la désaliénation

Par Hadj Adnan Mouri

Il y a deux ans, j’avais proposé à l’équipe du CDES, le Centre de documentation, aujourd’hui malheureusement fermé, une rencontre autour de Frantz Fanon, le clinicien. L’idée était de croiser plusieurs lectures de son œuvre. Je poursuis aujourd’hui cette démarche pour mettre en lumière une dimension trop souvent négligée ou diluée dans un simple culte mémoriel ; la clinique politique de la désaliénation. Car à force de figer Fanon dans une martyrologie, on empêche de faire travailler ce qu’il a légué
de plus subversif.
En ce 5 Juillet, adressons un clin d’œil à Fanon, médecin et penseur de la décolonisation. Face à l’oppression, d’où qu’elle vienne, son discours demeure opératoire non comme un monument figé, mais comme un levier critique.
Fanon permet de décortiquer l’aliénation, non pour la subir, mais pour la subvertir. Elle n’est pas un destin, mais le produit d’une fabrique sociale de la servitude. Et c’est en la traversant et contre elle qu’un chemin de subjectivation peut s’ouvrir.
Ce chemin, Fanon le concevait d’abord comme une auto-émancipation : un travail de déprise face aux assignations identitaires et aux injonctions normalisatrices. Il ne s’agissait pas de refléter l’oppresseur, mais d’inventer une parole propre, affranchie de la « ventriloquie » des dominations. Fanon incarne cette exigence que Cynthia Fleury nomme le courage d’être irremplaçable, non pour affirmer un ego, mais pour assumer la part du monde que chaque sujet porte en lui.
Fanon liait soin de soi et soin de la cité. L’émancipation n’est pas une posture humaniste, mais un acte éthique et conflictuel, un processus par lequel le sujet se constitue en se désaliénant, tout en engageant une responsabilité politique. Il ne s’agit pas de « guérir », mais de créer les conditions d’un devenir libre, dans un monde qui broie la singularité.
Aujourd’hui, dans le tourbillon néolibéral, Fanon reste d’une actualité saisissante. Face à la technocratisation des existences, à la psychiatrie réduite à des protocoles, à une santé mentale dépolitisée, il oppose une clinique du conflit : entendre le symptôme non comme une anomalie à corriger, mais comme le cri d’un sujet empêché.
Dans cette perspective, l’expérience de la psychothérapie institutionnelle, notamment celle de Tosquelles, Oury ou Guattari , trouve une résonance dans la démarche fanonienne. Bien qu’il s’en distingue, Fanon partage une intuition essentielle, le soin n’est jamais neutre. Il doit créer un espace conflictuel vivant, où parole, mémoire et subjectivation s’opposent aux logiques d’adaptation. Comme le souligne le psychanalyste Olivier Douville, Fanon met en œuvre une clinique du décentrement, qui ne vise pas à réadapter, mais à faire advenir un sujet en rupture.
Reprenant Marx et croisant Lacan, Fanon politise le symptôme. L’aliénation ne se dépasse pas par le seul savoir, mais par la parole, la lutte, la réinvention du langage. Le colonisé, pour lui, est le symptôme d’un ordre pathologique qui nie l’humain.
Et pourtant, de ce symptôme, il fait un lieu d’insurrection.
C’est là que se creuse à titre d’exemple, l’écart entre Fanon et Malek Bennabi. Là où Bennabi évoque la « colonisabilité » comme une prédisposition interne à la servitude, Fanon récuse tout essentialisme du dominé. Le colonisé est un effet de structure, le produit d’une violence systémique. C’est d’ailleurs ce qui poussa Bennabi, confronté à une indigence culturelle, à affirmer qu’un athée ne pouvait pas comprendre la société. Mais pour Fanon, l’émancipation ne relève pas d’une renaissance morale, elle s’ancre dans une praxis du conflit, du langage et du corps.
Face à la naturalisation du sujet dans les champs médicaux, éducatifs ou sécuritaires, Fanon appelle à « repolitiser la subjectivité. » La psychiatrie du DSM, » la gouvernance algorithmique, les logiques d’adaptation sociale, « tout cela participe d’un totalitarisme doux, que Fanon aurait reconnu comme une nouvelle fabrique d’aliénation. Il ne s’agit pas de rendre le sujet conforme, mais de lui rouvrir un espace conflictuel où il peut reprendre possession de son dire.
L’indépendance ne peut être réduite à un « pique-nique de la remémoration » refoulant le traumatisme. Elle exige un travail d’élucidation du combat, dans ses dimensions inconscientes et désirantes. C’est à cette condition que la révolte devient un acte de subjectivation, et non une simple « régression mimétique ».
Fanon l’écrit clairement : « Il ne suffit pas de libérer le peuple, mais de libérer l’homme en chaque membre du peuple. » (Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre).
Et à cela, une question demeure, suspendue, insistante : Jusqu’à quand pour atteindre « la clinique de la dignité »

 

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