Chocolat, café, beurre… : Quand l’économie parallèle s’invite dans les cuisines

À Oran, chaque mois de décembre voit ressurgir un phénomène que tout le monde connaît mais que peu documentent réellement : la montée en puissance du marché noir de l’alimentaire, concentré autour de quelques produits précis — chocolat, fruits secs, beurre importé et café. Derrière les étals ordinaires, une économie parallèle s’installe, discrète, organisée, et surtout nourrie par la pression sociale des fêtes, la flambée des prix et la rareté organisée.
Les chiffres officiels permettent déjà de comprendre le terrain. Selon les données publiques de l’Office National des Statistiques (ONS) et de l’Observatoire National des Prix et de l’Approvisionnement (ONAPSA), les produits alimentaires importés ou semi-importés enregistrent en décembre une hausse moyenne comprise entre 18% et 35% par rapport au reste de l’année. Cette hausse ne s’explique pas uniquement par la demande : elle est amplifiée par les circuits parallèles.
Le chocolat, par exemple, est au cœur du système. Ce décembre à Oran, le prix officiel du chocolat industriel basique oscille légalement entre 280 et 350 dinars les 100 grammes, selon la marque et l’origine. Or, sur le marché noir — souvent via des revendeurs informels, des arrière-boutiques ou des ventes par réseaux sociaux — le même produit atteint 500 à 700 dinars, parfois davantage pour des marques européennes. Ces écarts sont confirmés par les relevés de terrain publiés régulièrement par l’ONAPSA, qui note chaque fin d’année une distorsion anormale entre prix déclarés et prix pratiqués.
Les fruits secs suivent la même logique. Amandes, noix, noisettes et pistaches connaissent un pic brutal. D’après les chiffres de la Direction Générale du Commerce, le kilogramme d’amandes locales déclaré autour de 2.200 à 2.500 dinars se retrouve sur les circuits parallèles à 3.500 voire 4.000 dinars. Les fruits secs importés, eux, passent presque exclusivement par des circuits non déclarés, souvent issus de la micro-importation informelle. Les volumes ne sont pas comptabilisés officiellement, ce qui rend toute régulation difficile.
Le beurre importé, très recherché pour les pâtisseries traditionnelles de fin d’année, est l’un des produits les plus sensibles. Officiellement, le beurre subventionné est destiné à la consommation courante et à certaines activités déclarées. Pourtant, selon les chiffres communiqués par le ministère du Commerce intérieur, une partie non négligeable de ces quantités disparaît des circuits légaux. Résultat : un beurre importé vendu légalement autour de 900 à 1.100 dinars le kilogramme peut atteindre 1.600 à 2.000 dinars sur le marché noir, notamment dans certains quartiers populaires d’Oran.
Mécanisme saisonnier
Le café, enfin, reste un symbole fort. Produit massivement importé, soumis aux fluctuations du marché international, il est aussi l’un des plus détournés. Les données de la Direction Générale des Douanes algériennes montrent chaque année une hausse des saisies de café non déclaré en décembre, avec des quantités parfois supérieures à 20% des volumes mensuels habituels.
À Oran, le café vendu hors circuit officiel peut afficher une majoration de 40 à 60%, sans aucune facture, sans traçabilité.
Ce marché noir repose sur des circuits parallèles bien identifiés : stockage anticipé dès octobre, revente progressive en décembre, utilisation de réseaux fermés (commerçants complices, revendeurs occasionnels, ventes par bouche-à-oreille). Les marges sont importantes, parfois supérieures à 50%, mais la peur des contrôles reste permanente. Selon le ministère du Commerce, les opérations de contrôle augmentent de 30 à 40% en fin d’année, avec des sanctions allant de la fermeture administrative à la saisie totale des marchandises.
Ce système persiste parce qu’il répond à une réalité sociale. Décembre est un mois de pression symbolique : traditions, hospitalité, regard des autres. Beaucoup de familles achètent malgré les prix, alimentant malgré elles cette économie parallèle. Les commerçants, eux, jouent sur la rareté et l’urgence, conscients que le temps joue en leur faveur.
Ce que révèlent ces chiffres et ces pratiques, ce n’est pas seulement un problème de fraude, mais un déséquilibre structurel entre pouvoir d’achat, contrôle des prix et dépendance à l’importation. À Oran, en ce décembre, le marché noir alimentaire n’est pas une exception : il est devenu un mécanisme saisonnier presque normalisé, toléré par la fatigue sociale et combattu à coups de contrôles ponctuels.
O.A Nadir
