« Cheb » n’est pas une invention « disco Maghreb » : L’histoire oubliée de M’hamed Benzerga

On croit connaître l’histoire du raï. On raconte que le titre de “cheb” — symbole d’une jeunesse frondeuse et créative — est né à la fin des années 1970, popularisé par Cheb Khaled. Faux. Plus de vingt ans avant que Khaled ne monte sur scène, un autre Oranais portait déjà ce titre : Cheb M’Hamed Benzerga.

Son nom n’apparaît presque jamais dans les anthologies du raï, mais un enregistrement rare de 1957 bouleverse les certitudes : « … présente Cheb M’Hamed Benzerga ! » annonce la voix. Une phrase qui change l’histoire : avant que le raï ne s’exporte, avant même qu’il ne devienne un genre reconnu, un jeune chanteur oranais se présentait déjà en “cheb”.
Né le 6 janvier 1936 à Misserghin, aux portes d’Oran, M’Hamed Benzerga grandit dans une ville-carrefour où la culture algérienne donne le ton.
Les cafés bruissent de poésie melhoun, les ruelles résonnent des youyous des fêtes familiales, et les vieux maîtres de la gasba et du guellal transmettent leurs mélodies aux plus jeunes. Dans ce décor profondément algérien viennent aussi se mêler les influences espagnoles, françaises et juives : flamenco des patios, airs venus de la Méditerranée, chansons populaires d’outre-mer.
Il apprend à chanter à l’oreille, sans conservatoire, porté par les voix des anciens et cette envie de se faire entendre au milieu du brouhaha du monde.À la fin des années 1950, il enregistre à Marseille chez Tam-Tam son premier 78 tours, Bellah Ya Selma. Succès immédiat : voix limpide, diction précise, élégance naturelle. S’ensuivent Khadem Nbghik, A’lach bik ya nkara, Fatima Ghzali, Nbghik Omri.
Dans les cafés populaires d’Oran, ses disques tournent sur de vieilles platines ; à la radio, sa voix voyage jusqu’à Alger et Marseille. Dans la rue, on le reconnaît, on l’imite, on fredonne ses chansons.

Un “cheb” avant l’heure

Dans les années 1950, “cheb” signifie simplement “jeune”. Mais accolé à son nom, il devient un manifeste. Benzerga chante l’amour, la passion, la vie quotidienne avec un ton direct et une insolence élégante. Il modernise la chanson oranaise, la rajeunit, la décomplexe.
L’esprit du raï — liberté de ton, énergie, refus des codes — est déjà là.
Toujours impeccable, il choisit ses tenues avec soin : costumes ajustés couleur crème ou bleu nuit, chemises blanches ou pastel, cravates fines, chaussures en cuir impeccablement cirées. Il aime les détails qui font la différence : un mouchoir de poche bien plié, une montre fine au poignet, et ses lunettes de vue à monture noire, qui donnent à son visage une allure studieuse sans gommer son charisme. Parfois, il troque celles-ci pour des lunettes de soleil façon stars italiennes.
Il vérifie toujours l’éclat de ses chaussures et peigne ses cheveux avec application avant de les fixer à la brillantine. Cette allure, à la fois moderne et soignée, participe à son aura : on le reconnaît de loin, même avant d’entendre sa voix.

Un destin brisé

Le 8 août 1959, à Alger, M’Hamed Benzerga circule sur son scooter Lambretta, symbole de liberté et de modernité pour la jeunesse de l’époque. La ville est animée, les rues encombrées. Soudain, un accident survient.
Les détails exacts diffèrent selon les témoignages, mais tous s’accordent sur l’essentiel : le choc est violent, et il ne s’en relèvera pas.
Il avait 23 ans. La nouvelle se répand comme une onde de choc dans le milieu musical et parmi ses admirateurs : la chanson oranaise vient de perdre l’un de ses talents les plus prometteurs.
Sa mort précède de peu l’explosion de la scène oranaise moderne.
Les décennies suivantes imposent d’autres noms : Boutaiba Sghir, Khaled, Mami, Hasni… et effacent le sien. Ses 78 tours dorment dans des cartons, ses enregistrements s’abîment dans le silence. Pourtant, il avait ouvert la voie : celle d’une chanson oranaise jeune, audacieuse, libre.
Rendre hommage à Benzerga, ce n’est pas glisser deux de ses titres dans un festival. C’est fouiller les archives, retrouver ses enregistrements, interroger ceux qui l’ont connu. Avant Khaled, avant Mami, avant Hasni, il y eut Benzerga. Oublier cela, c’est amputer l’histoire du raï d’un chapitre essentiel. Un vrai hommage, ce n’est pas du décor. C’est un travail de mémoire.
Khaled Boudaoui

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