Raï ou la résonance anomique des mots
Par Adnan Hadj Mouri

En complément à la contribution de Khaled Boudaoui sur la chanson raï et les difficultés de ses adeptes à lui conférer une véritable assise géographique et culturelle, je radicalise ici ma position en soulignant tout l’assèchement qu’elle engendre.
Par la prolifération de mots qui ne subvertissent pas les maux, elle enferme la frustration d’un grand nombre de jeunes au lieu de les libérer. Loin d’émanciper, elle participe à une prolétarisation accrue. À mon sens, il ne suffit pas de considérer ce phénomène comme un simple objet culturel : il faudrait lui opposer une éthique thérapeutique.
La chanson raï, en recyclant des expressions stéréotypées sans jamais creuser la profondeur des blessures sociales, renforce le sentiment d’impuissance plutôt que de l’atténuer. Pour dépasser cette impasse, il faut penser une approche qui soigne les causes profondes de cette détresse, plutôt que de simplement en offrir l’écho sonore.
Comme le rappelle Frantz Fanon, « La violence ne supprime pas la violence, elle la banalise. » Il en va de même pour une culture qui se contente de répéter les frustrations sans les transformer ; seule une éthique thérapeutique peut ouvrir la voie à une véritable émancipation.
II faut le dire tout en portant hommage et sans dénigrement, la pulsion ressentimentaire qui traverse le raï, de Remiti jusqu’à celle de Bello, ne libère pas mais enferme. Autrement dit « une pulsion mal sublimée se fixe et se répète sans résolution, provoquant un assèchement psychique ».
Ce ressentiment cristallisé tourne en boucle, extériorisant une colère sourde qui ne transforme pas la souffrance ni ne produit l’émancipation. Ainsi, loin d’ouvrir un espace de parole créateur, cette dynamique enferme les sujets dans un repli identitaire et une impuissance durable.
Meurtrissure de la culture
« Le chant qui ignore la poésie est comme un vin éventé, il enivre moins qu’il n’écœure. » Inspiré de la tradition andalouse.
Oran, ville aux murs lépreux et aux rues encombrées d’ordures, vibre d’un élan vital fissuré. Son archétype culturel semble vidé de désir constructif. Comme un sujet enfermé dans sa propre parole, elle étouffe toute invention de soi et tue l’individualité, à ne pas confondre avec la singularité.
La condition humaine implique un « manque-à-être » permanent. Quand une culture nie ce vide fondateur, elle dérive vers la barbarie. Une culture n’émancipe que si elle reconnaît et transmet ce manque, au lieu de le combler artificiellement par le vacarme ou le divertissement.
Aujourd’hui, le divertissement libéral impose ses jeux destructeurs. La culture, loin d’être toujours libératrice, peut devenir inhibitrice. L’idéologie scientiste, en niant la causalité psychique et en rejetant l’inconscient, appauvrit la pensée et rabaisse le langage.
Les faits sociaux montrent que toute construction passe par une confrontation avec la destruction. Mais la psychotisation des rapports humains, associée à la vulgarisation généralisée, atomise le corps social. La logique du « battre et abattre » retourne la violence contre soi et nourrit un imaginaire trompeur.
En Algérie, le flirt persistant avec l’intégrisme religieux rend le champ culturel amorphe. C’est dans ce vide que s’impose le raï : parole anomique, lien déliquescent. Il travestit les mots en transgressions pauvres, niant la métaphore au profit de réactions superficielles. On est loin de la chanson oranaise d’une Reinette l’Oranaise, d’un Ahmed Wahbi, d’un Blaoui Houari où chaque vers tissait des images, portées par une élégance mélodique qui élevait l’âme et ouvrait sur l’universel.
Aujourd’hui, des jeunes en mal-être s’imposent dans l’espace public au volant de voitures transformées en caissons de basse roulants. Le raï y devient un tapage sonore saturant rues et esprits. Les paroles traduisent le couple non plus par l’amour ou le partage, mais par un slogan brutal: « je t’ai fait » ou « je lui fais ». De la tendresse poétique d’antan, il ne reste qu’une joute narcissique où la domination de la violence remplace la rencontre.
Rythmes répétitifs, misogynie crue, langage vidé de sens : tout concourt à réduire la musique à un bruit. Le raï actuel associe précarité psychique et perversion, sans atteindre la transgression créatrice. Comment a-t-on pu dégrader la chanson oranaise au point où elle ne reflète plus qu’une image terne et avilissante sur la scène internationale ?
Critiquer le raï, ce n’est pas mépriser une classe sociale : c’est refuser un désert culturel qui fragilise la création. Bachelard rappelait qu’un mot ne renvoie pas toujours au même concept : il doit être replacé dans son dispositif. Platon ajoutait : « Si on veut connaître un peuple, il faut écouter sa musique. » Alors, que dit de nous ce vacarme ?
Quand la poésie se tait, un peuple n’écoute plus la musique : il subit un bruit qui lui vole son altérité.
