Autour du livre de A.H. Mouri : « L’IA, un modèle social qui nous dépossède de notre subjectivité »

Publié chez Kayla éditions, le tout dernier livre d’Adnane Hadj Mouri, « L’intelligence artificielle, quinte hégémonique de la réification », plonge au cœur des bouleversements que suscite l’IA. Loin d’un simple essai technique, l’ouvrage interroge l’impact de ces technologies sur notre conception de l’humain, du progrès et de la liberté. Rencontre avec un auteur qui appelle à une vigilance critique face à l’emprise des machines.

À la question de savoir ce qui l’a poussé à écrire, Adnane Hadj Mouri évoque moins un projet mûri de longue date qu’une urgence : celle de voir le rythme effréné du développement technologique redessiner nos vies sans que nous prenions le temps d’en interroger le sens.
Aucun événement unique n’a été déclencheur, mais une accumulation de signes annonçant une mutation profonde de nos sociétés. Certains pourraient croire que parler de « réification » ou de « quinte hégémonique » relève de la métaphore. Pour l’auteur, il n’en est rien : nous sommes déjà engagés dans un processus concret où la machine n’est plus un simple outil mais tend à devenir une norme sociale.S’il devait résumer son livre en une phrase, il dirait que « l’IA n’est pas seulement une technologie, elle est un projet culturel qui menace de déposséder l’humain de sa subjectivité. » Une thèse qui bouscule notre vision traditionnelle du progrès, souvent perçu comme une avancée neutre et bénéfique.Le livre est construit en chapitres qui suivent un fil clair : montrer d’abord l’émergence du phénomène, puis analyser ses manifestations dans différents domaines, avant d’ouvrir sur les enjeux à venir.
Ce plan, explique Hadj Mouri, s’est élaboré au fil de l’écriture, à mesure que ses réflexions se confrontaient aux réalités observées.
Un des points les plus marquants de son essai est la notion de « machine comme modèle social ». Cela signifie que nous calquons de plus en plus nos comportements, nos rapports au temps et même nos relations humaines sur des logiques machinistes : efficacité, standardisation, automatisation.

Les vrais dangers

Cette dynamique entraîne ce qu’il appelle une « dépossession de la subjectivité ».
Dans la vie quotidienne, cela se traduit par une réduction de notre liberté intérieure, de notre capacité critique, au profit de décisions ou de comportements dictés par des algorithmes. Un processus qui, selon lui, est déjà largement entamé.
Parmi les technologies les plus révélatrices, l’auteur cite celles qui organisent nos loisirs et nos communications : les réseaux sociaux, les plateformes de streaming ou encore les systèmes de surveillance. Elles façonnent nos désirs, nos habitudes et nos choix, souvent à notre insu. Mais le phénomène touche aussi le travail, la consommation et la vie privée : aucun domaine n’y échappe.
Interrogé sur le principal danger de l’IA, Hadj Mouri estime qu’il est à la fois éthique et culturel. Plus que les risques techniques, c’est la transformation insidieuse de notre rapport au monde qui l’inquiète. Des signes d’un « glissement irréversible » apparaissent déjà, prévient-il, notamment dans la manière dont les jeunes générations intègrent sans distance critique ces dispositifs.Pour autant, ce livre s’adresse autant aux experts qu’aux citoyens et aux décideurs. L’auteur espère qu’il puisse jouer plusieurs rôles à la fois : outil d’alerte, guide critique et manifeste. Les premiers retours reçus vont dans ce sens : beaucoup de lecteurs disent y trouver une mise en mots de leurs inquiétudes diffuses. Hadj Mouri n’est pas fataliste.
Oui, une cohabitation équilibrée entre humains et IA est possible. Mais à condition d’imposer des garde-fous clairs, une éthique solide et une vigilance démocratique.
En refermant son livre, il souhaite que le lecteur retienne surtout une idée : « La technologie n’est pas une fatalité. Elle doit rester un choix collectif, et non un destin imposé. Il faut questionner ce que nous appelons progrès, surtout lorsqu’il trouve ses ancrages dans la seule rationalité instrumentale. Car ce progrès-là n’est pas neutre : il porte en lui le risque de la dérive totalitaire. Comme le rappelle Roland Gori : « Le progrès technique n’est pas nécessairement un progrès humain. »
Khaled Boudaoui

Bouton retour en haut de la page