La misogynie ankylosante
Par Adnan Hadj Mouri
Il n’existe aucun lieu où la phallocratie ne laisse ses stigmates. La violence persiste, inscrivant son dogme de la pulsion de mort. Avec l’islamisation de la modernité, on se berce d’illusions : croire à une mixité réelle ou se targuer de progrès simplement parce que des femmes travaillent et occupent des postes de responsabilité. Les chiffres disent le contraire : leur place reste limitée. La misogynie se pare alors d’une rationalité moderne, légitimant le tabou et le refus du féminin. Le patriarcat n’est pas seulement social : il est symbolique, inscrit dans nos représentations et nos pratiques quotidiennes.
Virginia Woolf l’avait pressenti : « Pendant des siècles, les femmes ont servi de miroirs aux hommes, reflétant une image deux fois plus grande que nature. » Freud explique que le refoulement et « la loi symbolique » structurent l’inconscient collectif, déterminant les rapports de pouvoir et les formes de soumission. La perception sociale des femmes devient un miroir déformant, amplifiant pression et «attentes normatives ».
Marx disait : « Regardez le rapport homme-femme, vous connaîtrez l’état de la société. » Depuis la décennie noire, la violence a fragilisé le lien social et accentué la précarité psychique. La « gestation sexuelle des meurtres » de cette période corps de femmes éventrés, têtes fracassées témoigne de la connexion intime entre violence sociale et psychique.
La parole clinique et le récit du trauma permettent de reconstruire un lien social capable de résister aux régimes de domination. La scène récente d’un homme frappant un enfant puis s’en prenant violemment à la mère montre que la violence n’est pas seulement éducative : elle s’enracine dans la « domination masculine », Bourdieu et la précarité psychique.
Freud écrivait dans Totem et Tabou : « Le destin du père primitif fut d’être abattu par la coalition des frères ; mais l’acte meurtrier devint le fondement de la loi. » Cette violence fondatrice perdure dans nos structures sociales et psychiques. Comprendre ces mécanismes est essentiel à la subjectivation féminine et à la prévention de la reproduction des dominations.
Le féminisme solide s’appuie sur la causalité psychique. Il dépasse l’inhibition que Freud comparait à « chanter dans l’obscurité pour conjurer l’angoisse ». La radicalité ne se réduit pas aux slogans ou à la posture de victime : elle s’inscrit dans une dynamique de subjectivation. La féminité demeure «femmelique» : une expérience subjective, irréductible aux catégories biologiques ou sociales. Elle dépasse la dualité homme-femme et transforme les relations symboliques et psychiques.
Dans la rationalité psychique, la féminité est du côté du « pas-tout » : elle ne se définit pas par opposition à l’homme, mais par une posture subjective qui excède le biologique et dépasse la norme phallique. L’émancipation féminine est un processus à la fois interne et social, lié à l’analyse des structures de pouvoir et de la violence latente.
Au-delà de la banalisation de la violence sociale, le corps féminin subit le regard inquisiteur, qui juge, moralise et s’approprie symboliquement le corps de la femme. Comme le souligne Gérard Pommier, il devient le champ de projection des fantasmes et de l’angoisse sociale, plutôt qu’un espace de subjectivité réelle. Cette violence symbolique renforce la domination patriarcale et transforme le corps en « instrument de contrôle » psychique et social.
La féminité se construit dans l’appropriation de la subjectivité et dans la critique des ordres symboliques qui la contraignent. Elle n’est pas seulement sociale : elle est psychique, intime et irréductible aux » illusions d’une modernité instrumentale. »
