Quand la macronie « voyoucratise » sa politique: Ou la « haine de la démocratie «
Par Adnan Hadj Mouri

Il s’agit de « démocratiser la démocratie », Étienne Balibar.
Parler de politique dans un café s’avère délicat. Les voix s’entrecroisent, les émotions s’échauffent, et l’écoute devient fragile. Cette fragilité illustre un phénomène plus large : en Algérie, notre système sociopolitique a tendance à museler la pensée critique, nous renvoyant à un processus identificatoire occidental que nous sommes sommés de mythifier. Toute remise en question devient suspecte, tout débat critique, presque un sacrilège. Pourtant, la démocratie n’est pas un mot à afficher sur des panneaux : elle commence dans l’esprit et le corps des citoyens.
Sous le capitalisme, l’idée même de concept se vide de sa substance, transformée en simple décor pour légitimer les structures de pouvoir.
Balibar nous invite à repenser la: » démocratisation: » elle-même. Il ne s’agit pas de slogans ou de rituels creux. La démocratie doit rester un idéal vivant, à entretenir et à rendre conflictuel. Cynthia Fleury complète cette perspective : la démocratie ne survit pas sans soin de la santé psychique des citoyens. Épuisement, ressentiment, perte du désir de vivre ensemble ne sont pas de simples maux individuels, mais des symptômes d’une pathologie politique où l’idéologie remplace la conflictualité vivante.
Le philosophie Rancière nous avertit : la démocratie n’est pas un régime parmi d’autres. Elle surgit quand la parole de « n’importe qui » trouble l’ordre établi et quand l’égalité s’invite là où elle n’est pas attendue. Mais lorsque le régime absorbe cette énergie par la distribution des privilèges ou le contrôle policier des espaces publics la démocratie se dénature et peut devenir voyoucratie. La voyoucratie, terme que j’emploie pour désigner un pouvoir arbitraire et corrompu, se manifeste par la répression des mouvements sociaux, le contournement des institutions et l’usage systématique de l’arbitraire. L’exemple français est frappant : usage systématique du 49.3, criminalisation des Gilets jaunes, répression des étudiants. Le silence imposé aux voix marginales se retourne alors en colère, ressentiment et haine.
De ce fait, voter ne suffit pas à incarner la démocratie. La Révolution française l’illustrait déjà : le suffrage universel masculin proclamé en 1792 n’était qu’un instant ; la vitalité démocratique se jouait dans les clubs, les sections populaires et les assemblées. Aujourd’hui, le paradoxe est manifeste : le référendum de 2005 contourné, la réélection de Macron en 2022 obtenue par défaut et transformée en mandat positif. L’élection, censée être un instrument de liberté, peut se retourner en dépossession.
Cette dépossession se double d’un simulacre médiatique. Sous le libéralisme, la liberté devient une façade. Les médias gèrent le visible, fabriquent l’opinion et neutralisent le conflit. Debord parlait de «société du spectacle ». Bourdieu montrait l’emprise de la télévision. Chomsky dénonçait « la fabrication du consentement. » Irak en 2003, Gilets jaunes réduits à leurs violences, capitalisme numérique privilégiant le buzz : partout, « la démocratie sans démos » devient simulacre. Gori parle d’infobésité médiatique, saturant nos esprits de bruit et de clichés.
La manipulation passe aussi par la rhétorique historique. « Certes le libéralisme a ses défauts, mais au moins nous ne sommes pas en URSS. » Le spectre soviétique devient repoussoir : toute exigence d’égalité est aussitôt taxée de totalitarisme. Rancière rappelle que la » démocratie n’est pas opposition entre régimes, » mais surgissement du dissensus. L’argument anti-soviétique » neutralise le présent « et bloque l’avenir.
La mascarade macronienne illustre cette logique : taxation des grandes fortunes assimilée au soviétisme, planification écologique ramenée au dirigisme stalinien. La démocratie se réduit alors à un théâtre où « le passé fantasmé confisque le réel. »
Pour contextualiser l’imaginaire politique dans un milieu contraint comme l’Algérie, il faut revitaliser la définition même de « penser ». Penser, »c’est résister à la capture des subjectivités par les dispositifs de pouvoir. » L’anarchisme n’est pas chaos, mais organisation du commun sans loi transcendante. Penser, c’est inventer des écarts, ouvrir de nouveaux partages du sensible et réactiver le dissensus confisqué, pour reprendre Lordon.
Enfin, face à la dépossession démocratique, au simulacre médiatique et à la » rhétorique historique qui neutralise le présent », il revient à chaque citoyen de réactiver le dissensus et de faire vivre la démocratie dans l’action. « La démocratie ne vit pas du consensus », mais du conflit, du désir et de l’imprévisible. Elle ne survit que si chaque citoyen refuse de céder au silence.
