France insoumise : Mélenchon, une pensée dissensuelle
Par Adnan Hadj Mouri

La politique-spectacle qui domine notre époque, pour reprendre Castoriadis, est un régime d’insignifiance. Elle ne vise plus à instituer un monde commun, mais à organiser la circulation d’images et de slogans. Dans ce décor, les « éléments de langage » macroniens incarnent ce qu’Axel Honneth a nommé la réification : des rapports humains figés, des sujets transformés en choses, et un réel neutralisé par l’oubli de la reconnaissance.
Face à cette dégradation, la France insoumise fait figure d’exception. Elle tente de réintroduire dans l’espace public une conflictualité authentique, condition même de la démocratie, selon Jacques Rancière. Car la démocratie n’est pas la gestion des consensus mous, mais le surgissement du dissensus : cette parole qui brise les évidences, redistribue les places et ouvre la scène politique à ce qui était tenu pour muet ou inexistant.
Cette résistance n’est pas qu’un effet rhétorique : elle s’inscrit dans une exigence de rationalité critique. Là où la macronie se réduit à des slogans managériaux d’une pauvreté conceptuelle abyssale, la France insoumise déploie un savoir, souvent combattu mais reconnu jusque par ses adversaires. Elle incarne ce que Habermas appelait la « rationalité communicationnelle » : une parole orientée non vers la manipulation, mais vers l’argumentation publique.
Pour Alain Badiou, l’idée d’une Sixième République reste une réforme interne au cadre étatique, donc limitée. Elle corrige les dérives de la Cinquième sans remettre en cause le capitalisme ni l’ordre parlementaire. C’est un réaménagement démocratique, certes progressiste, mais qui détourne l’énergie populaire d’une véritable invention politique hors des institutions existantes.
La pensée de Mélenchon rejoint ici la critique du consensus formulée par Rancière et Chantal Mouffe: une démocratie vivante ne supprime pas le conflit, elle l’assume. Comme l’écrivait Paul Nizan dans Les chiens de garde, les intellectuels dominants se font serviteurs du pouvoir. Aujourd’hui encore, ils réduisent Mélenchon à un calculateur de voix, alors que sa démarche consiste à rectifier sans cesse face au glissement macroniste vers l’extrême droite.
Prenons le cas de l’islamisme politique : le pouvoir en place n’hésite pas à lui ouvrir des tribunes, comme on l’a vu avec Tarik Ramadan. Dans le même temps, Mélenchon est accusé de complaisance, alors que sa position est claire : il réclame des lois cohérentes, sans géométrie variable. Cette hypocrisie illustre ce que Voltaire dénonçait déjà comme un « deux poids, deux mesures », et que Bourdieu analysait comme la stratégie constante des dominants : masquer leurs compromissions tout en stigmatisant leurs adversaires.
Concernant le conflit Proche-oriental, Mélenchon n’épargne ni l’entité sioniste ni le Hamas. Il parle de crimes, qualifie certains actes de terroristes, mais renvoie au droit international la responsabilité d’une définition juridique. Sa position refuse l’émotion brute comme la stigmatisation simpliste : il maintient le cadre rationnel du droit, là où d’autres cèdent au réflexe viscéral.
Reste son image en Algérie. Beaucoup l’abordent sur un mode affectif, fétichisant son aura plutôt que de lire sa pensée. Mélenchon est perçu comme celui qui caresse les identités meurtries, alors qu’il leur est souvent opposé. Cela révèle une difficulté persistante : celle de dépasser le culte du leader pour engager une véritable subjectivation politique.
Or, sa leçon est claire : la politique n’est pas une affaire d’icônes, mais une science de l’imaginaire et de l’émancipation collective. Au lieu de sombrer dans la diabolisation médiatique ou dans l’idolâtrie affective, il faut entendre ce qu’il rappelle : faire de la politique, c’est accepter le conflit comme matrice d’un monde commun à réinventer.