Ce que j’en pense: Mort d’un solitaire sous un platane

Par Adel Said

L’automne est là depuis quelques jours déjà, mais les feuilles ne tombent pas des quelques arbres disséminés sur les places du Centre-ville d’Oran. Elles sont vertes, ne jaunissent pas, ne rougissent pas et restent accrochées à leurs tiges comme un défi au temps qui passe. L’air marin rempli d’iode, qui vient chaque matin titiller leurs nervures, leur apporte une rosée au goût salé-amer et les invite à attendre le grand froid pour tomber, pour voyager du ciel vers la terre et oublier enfin un attachement qui aura trop duré.
La Place des Victoires est bondée, les gens vont et viennent, certains pressés et d’autres nonchalants mais personne ne remarque ce vieil homme affalé au pied d’un arbre au milieu de la place. Il a l’air fatigué, ses yeux sont fermés et il semble dormir sans être gêné par les klaxons incessants ou les voix des gens qui passent à proximité. A ses pieds, traîne un lourd sac en jute brun-jaunâtre dont la fermeture est faite d’un long fil de lin brun. Il est vêtu d’une djellaba marron dont le capuchon lui couvre la totalité de la tête et ne laisse voir qu’une partie d’une barbe particulièrement soignée.
L’automne est là depuis quelques jours déjà, le ciel est gris et les rues de la ville ont été rafraîchies par une pluie passagère tombée tôt le matin. L’air est frais, presque doux et amène une sérénité bienvenue sur des visages habituellement tendus à cause d’une chaleur étouffante et d’un quotidien difficile. La marche est aisée presque heureuse en ce début d’automne où les arcades de la rue d’Arzew se transforment subitement en abri devant l’orage, pour les centaines de badauds dont beaucoup s’arrêtent pour regarder, de leurs balcons improvisés, une pluie battante venue laver la ville d’un sel accumulé depuis des mois.
La Place des Victoires est vide, la forte et soudaine pluie a chassé les promeneurs vers des abris de fortune. Le vieil homme est toujours là au pied du même arbre et personne n’a d’yeux pour ce lourd sac de jute abandonné près d’une djellaba trempée dont la couleur s’est progressivement assombrie. Le vieil homme est mort, pas depuis longtemps, ce matin encore il marchait d’un pas ferme et solide avec son sac de jute sur l’épaule quand le retour d’un douloureux souvenir le fit tomber telle une feuille. Seul, au milieu d’une multitude de regards indifférents, il s’en est allé avec pour unique témoin un platane.
L’automne est là depuis quelques jours déjà, et je n’arrive pas à comprendre, à accepter l’éternel été dont on habille Oran, été fait de fastes, d’idées creuses et autres oripeaux alors que l’automne lui va si bien.
Et l’hiver… c’est encore mieux.

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