La question divise encore : Faut-il réactiver la peine de mort ?

L’annonce du ministre de la Justice, garde des Sceaux, Lotfi Boudjemaa, jeudi à Alger, a ravivé un débat profondément ancré dans la société algérienne.
En séance plénière à l’Assemblée populaire nationale, le ministre a indiqué que la peine de mort et la réclusion à perpétuité font désormais partie des sanctions prévues dans la lutte contre le trafic de drogue, dans le cadre de la stratégie nationale de prévention et de répression mise en œuvre conformément aux orientations du président de la République, Abdelmadjid Tebboune.

En parallèle, cette mesure s’accompagne de sensibilisation et d’un soutien aux personnes dépendantes vers la guérison. Mais elle s’inscrit aussi dans un contexte social où la question du retour de la peine de mort ne cesse d’alimenter les débats.

Un débat ancien et sensible

Suspendue depuis 1993, la peine de mort refait surface dans le débat public algérien. Entre émotion populaire, revendications des familles de victimes, avis de juristes, paroles religieuses et impératifs internationaux, le pays se retrouve confronté à la difficile question de concilier justice, sécurité et droits humains.
En effet, et depuis plusieurs mois, les appels à rétablir la peine de mort se multiplient, alimentés par la médiatisation de crimes particulièrement horribles, souvent impliquant des enfants ou des personnes en situation de vulnérabilité. Ces affaires, largement relayées et commentées sur les réseaux sociaux et dans les médias, renforcent un sentiment d’insécurité collective et de colère populaire.
La sociologue Mebarka Bellahcen, interrogée par Algérie Presse, estime que cette montée en puissance n’est pas seulement un signe de défiance envers les institutions judiciaires et sécuritaires, mais une réaction collective face à la peur. « La peine, dans l’analyse durkheimienne, est un moyen de préserver l’ordre social et la solidarité entre les membres de la société. Lorsque les individus perçoivent une menace directe sur leur sécurité ou celle de leurs proches, leur revendication pour des mesures répressives devient immédiate et intense », explique-t-elle.
Elle précise que plus le crime est brutal et médiatisé, plus la société réclame des sanctions exemplaires, comme un moyen de restaurer la confiance et l’équilibre moral.
Pour Me Dehoui Abdelouahab, avocat à la cour d’Oran, la peine de mort n’a jamais disparu du droit algérien, mais elle est gelée depuis 1993 et remplacée par la réclusion à perpétuité. « La rue réclame son retour en raison de l’augmentation de la criminalité, mais elle ignore les accords internationaux signés par l’Algérie, qui compliquent son application. Avant toute loi, il est impératif d’associer sociologues, juristes, universitaires et imams afin de concilier théorie et pratique », souligne-t-il à Algérie Presse.
Selon lui, l’expérience d’autres pays arabes, comme l’Égypte, montre que l’application de la peine capitale nécessite une réflexion globale intégrant les dimensions culturelle, religieuse et sociale.
De son côté, Me Sekiou Chafik, avocat à la cour de Tébessa, considère que certaines affaires, comme les enlèvements, les crimes graves ou le trafic de drogue dans les établissements scolaires, pourraient justifier la peine capitale. Il nous indique que, selon ses informations, le président de la République aurait évoqué auprès de certains magistrats la possibilité d’appliquer la peine de mort dans ces cas précis.
Selon lui, l’Algérie, en tant qu’État souverain, possède toutes les bases légales pour justifier sa décision face aux pressions internationales et pourrait invoquer le droit islamique, qui n’interdit pas la peine capitale, à condition que son application soit encadrée de manière scientifique et rigoureuse.
Il insiste également sur le rôle du Parlement pour prévenir tout conflit culturel ou législatif : « Le débat ne se limite pas aux textes de loi, c’est un débat entre courants culturels. Les victimes et leurs familles vivent des drames que l’autre partie ne perçoit pas pleinement. Il est donc préférable de légiférer au Parlement pour harmoniser la loi et la sensibilité populaire ».

De la drogue aux crimes odieux : l’élargissement du débat

Si la décision du ministre vise d’abord les trafiquants de drogue, elle a réactivé dans l’opinion une demande plus large : celle d’étendre la peine capitale à d’autres crimes jugés atroces, notamment les meurtres, les viols ou les enlèvements d’enfants. Les familles de victimes, soutenues par une partie de la population, estiment que la justice doit répondre à la gravité des actes par des peines exemplaires. Ces appels traduisent une tension entre la soif de justice et les engagements internationaux du pays, qui le classent parmi les États « abolitionnistes de fait » depuis plus de trois décennies.
Par ailleurs, les positions religieuses sur la question sont diverses et nuancées. Certains imams soutiennent le recours à la peine de mort pour les crimes les plus graves conformément à la charia. D’autres appellent à contextualiser les textes religieux dans la société contemporaine, privilégiant la justice sociale et la réhabilitation plutôt que la vengeance.
Cette diversité traduit la complexité du débat religieux et la nécessité de trouver un équilibre entre sécurité, justice et humanité. Les spécialistes rappellent que ces textes ont été édictés dans un contexte historique spécifique, et qu’une application stricte dans le monde actuel nécessiterait un encadrement scientifique et juridique précis.
Face à ces arguments, Mustapha Bouchachi et d’autres militants abolitionnistes plaident depuis longtemps pour la fin de la peine capitale. Pour eux, son maintien est incompatible avec le respect universel des droits humains et la dignité de la vie. La peine de mort est irréversible, discriminatoire et empêche toute réhabilitation.
Selon Bouchachi, l’Algérie, qualifiée de pays abolitionniste de fait depuis 1993, devrait harmoniser sa législation avec le droit international et sensibiliser l’opinion publique sur les dimensions sociales, scientifiques et psychologiques de la sanction. Il rappelle aussi l’histoire de la peine capitale dans le pays, marquée par des exécutions abusives pendant la période coloniale, qui continuent d’influencer la mémoire collective.
Les familles de victimes, quant à elles, expriment leur douleur et leur désir de voir la justice rendre un châtiment exemplaire. Ces témoignages influencent l’opinion publique, particulièrement à travers les réseaux sociaux où la médiatisation des crimes intensifie le sentiment de peur et la demande de répression immédiate.

Les mises en garde des abolitionnistes

Certaines familles plaident même pour la suppression de l’amnistie présidentielle pour certains crimes, estimant que la sécurité et la justice doivent primer sur la clémence.
Le débat sur la peine de mort en Algérie a connu plusieurs phases. Après l’indépendance, il restait limité au Parlement. C’est durant les années 1990, en pleine décennie noire, qu’il ressurgit avec force. Le Haut Comité d’État suspend l’exécution de la peine capitale en septembre 1993 après l’exécution de sept condamnés pour l’attentat de l’aéroport international d’Alger. Depuis, aucune exécution n’a eu lieu, et de nombreux condamnés ont vu leur peine commuée en réclusion à perpétuité.
Les tentatives parlementaires pour abolir la peine de mort, notamment en 2008 et 2013, ont échoué. Le gouvernement avançait trois arguments : la lutte contre le terrorisme exige le maintien de la peine, l’opinion publique n’y est pas prête, et cette peine constitue un moyen de dissuasion face au crime organisé.
Depuis 2010, des campagnes nationales et internationales, notamment lors de la Journée mondiale contre la peine de mort, visent à sensibiliser le public à son abolition.
Des figures religieuses et intellectuelles, comme l’islamologue Saïd Djabelkhir, rappellent que les textes religieux doivent être replacés dans leur contexte historique et adaptés aux réalités sociales actuelles.
Le rôle des médias et des réseaux sociaux est déterminant. L’amplification de certains crimes crée une pression sociale difficile à ignorer pour les décideurs politiques. La peur, la colère et la demande de rétribution immédiate façonnent l’opinion publique, même lorsque la justice applique des peines alternatives comme la réclusion à perpétuité.
Le débat reste vif et polarisé. Les partisans mettent en avant la dissuasion et la protection de la société, tandis que les abolitionnistes défendent l’universalité des droits humains et la prévention des erreurs judiciaires irréversibles.
Confrontée à cette tension, l’Algérie doit concilier justice, sécurité et humanité, dans un contexte où l’émotion des familles, la pression médiatique et les engagements internationaux rendent toute décision complexe.
Dans d’autres pays, des situations similaires ont relancé la discussion : en Belgique après l’affaire Dutroux, ou en France après les attentats de 2015, montrant que même dans des démocraties consolidées, la peur et l’insécurité peuvent influencer les politiques pénales.
Aujourd’hui, la déclaration du ministre de la Justice marque une nouvelle étape dans ce long débat, en réintroduisant la peine capitale dans un cadre précis, mais en rouvrant du même coup une réflexion plus large sur la justice et la sécurité.
Le débat, désormais relancé, dépasse les cercles juridiques pour s’inviter dans les foyers, les mosquées et les réseaux sociaux.
Khaled Boudaoui

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