Ce que j’en pense: L’œil invisible
Par Said Adel
Comme tous les jours, la rue était sale et pleine de toutes sortes de détritus. Ce matin-là, Sofiane fut déposé par le camion de la commune au rond-point d’El Morchid. Equipé d’un bac en plastique sur deux roues, d’un balai et de quelques sachets noirs, il devait se coltiner le nettoyage du long boulevard qui menait à la populeuse cité des HLM puis revenir en nettoyant l’autre côté du boulevard avant midi. Habillé de ce satané gilet jaune-fluo, on le voyait de loin.
Sofiane avait la trentaine et bien-sûr avait raté sa scolarité en quittant l’école à l’âge de seize ans. Bien-sûr il avait fait des bêtises et en avait payé le prix. Bien-sûr son savoir était limité. Bien-sûr il n’était pas passionné par le dur travail qu’il faisait au quotidien depuis près de trois années. Bien sûr le regard des passants, compatissant ou arrogant, le gênait et le rendait même triste. Mais il savait, oui il savait au plus profond de lui que les saletés, les détritus qu’il ramassait à longueur de journée le rendaient meilleur. Il ne se l’expliquait pas, mais le ressentait.
Il avait pour rituel, dans le ramassage qu’il faisait, de constituer avec son balai de petits monticules tous les dix mètres environ avant de revenir les déposer à l’aide de deux morceaux de carton dans son bac et se retourner enfin sur ce bord de trottoir pour constater qu’il était propre. Comme un peintre qui s’éloigne de son tableau, le pinceau levé et l’œil à demi ouvert, pour s’assurer que la touche était bien là, Sofiane vérifiait toujours qu’aucune saleté ne restait. Il effectuait son travail avec cœur et rigueur et ne s’attardait guère sur les voitures de luxe qui dans leurs multiples passages ouvraient leurs vitres sous une musique sourde, pour lui préparer la besogne de demain, en jetant gobelets, bouteilles et autres ordures.
Parfois il lui arrivait de trouver au milieu de la crasse une pièce et même un billet. Il remerciait alors le Seigneur et s’en allait en direction du café du coin pour se réchauffer le ventre avec un bon café-crème accompagné d’un croissant chaud et bénir son sort comme un miraculé. Il n’oubliera pas de garder un peu de monnaie pour l’autre gilet jaune-fluo qu’il croisera au courant de cette journée de dur labeur. Parfois seulement, car le plus souvent il rentrait chez lui fatigué et complètement démuni, ne comprenant pas que l’on puisse jeter autant.
Un jour, de passage devant un groupe de personnes d’un certain âge, il les entendit débattre autour du terme « fitna ». Il prêta l’oreille, suivit pendant quelques instants leurs échanges avant de reprendre sa marche avec un large sourire en pensant aux immondices qu’il allait devoir ramasser le lendemain dans ce quartier résidentiel d’Oran.
Sofiane est certes un invisible…mais il voit.