La banane a disparu des étals : Les dessous d’une filière pas comme les autres

Depuis quelques jours, la banane a complètement disparu des étals à Oran. «Le prix de gros est excessivement cher. J’ai préféré ne pas en acheter», confie un marchand de fruits et légumes installé au marché de la rue des Aurès (Ex-La Bastille).
Que pensent les consommateurs de cette disparition ? «La banane est un fruit qui n’est pas de première nécessité. Je préfère m’en passer vu son prix qui avait flambé, il y a quelques semaines. Je soutiens les mesures décidées par les autorités visant à endiguer la spéculation», répond un père de famille rencontré dans ce marché populaire.
Pour répondre à l’urgence, les autorités ont mis en place un prix réglementé à 250 DA/kg, appliqué après le transfert des bananes saisies vers l’entreprise publique Frigomedit. Il y a quelques semaines, la filière banane a fait face à une situation marquée par une hausse vertigineuse des prix. Alors que le kilogramme de bananes atteignait jusqu’à 850 DA contre 400 en quelques semaines, les autorités ont déployé des mesures radicales pour tenter de stabiliser le marché. L’Association nationale de protection des consommateurs (Apoce) avait, elle, appelé au boycott des bananes vendues au-dessus de 260-300 DA/kg, soulignant le décalage entre les coûts réels et les prix pratiqués. En mars dernier, les autorités ont saisi 34 conteneurs de bananes au port d’Annaba, appartenant à des importateurs accusés de les stocker illégalement pour faire monter les prix. Une semaine plus tard, une autre grande quantité a été saisie par les autorités à Chlef. Un spéculateur a été condamné à 15 ans de prison et à une amende de 10 millions DA.
Parallèlement, 53 importateurs ont été interdits définitivement et immédiatement d’exercer, accusés de ne pas respecter leurs quotas et de perturber l’approvisionnement.
Les sanctions contre les spéculateurs et importateurs sont saluées par les consommateurs. Une commission multisectorielle a établi une liste noire de ces acteurs, soulignant leur responsabilité dans la flambée des prix et les tensions sur la filière. Ces actions s’inscrivent dans une politique de tolérance zéro initiée dès 2024, avec l’augmentation des quotas d’importation et un cahier des charges strict, incluant un prix de référence à respecter. Cependant, l’efficacité de ces mesures reste à améliorer, notamment face aux causes structurelles de la crise. Le marché de la banane en Algérie révèle les tensions entre régulation économique et défis administratifs. Si les mesures anti-spéculation ont calmé le marché, la pérennité de cette stabilisation dépendra de la capacité de la filière à résoudre les problèmes structurels, notamment la diversification des fournisseurs et l’amélioration de la coordination et la transparence des circuits commerciaux. La situation trouve aussi ses racines dans le marché international marqué par des perturbations conjoncturelles. Certains agriculteurs ont commencé à produire de la banane en Algérie. C’est le cas notamment de deux producteurs implantés à Tlemcen et à Jijel. Mais la quantité produite est loin de satisfaire le marché local, marqué par une très forte demande.
Fuir les ennuis
Dans les marchés de Belgaïd, les clients d’amusent parfois de la disparition du fruit. «Même l’essence, t’en trouves plus facilement l’été», glisse un retraité en scrutant les cageots. Mais derrière cette disparition se cache une histoire plus sérieuse, où s’entremêlent contrôles administratifs, spéculation et peur larvée.
Face à cette flambée, l’État a intensifié les contrôles. Dans les souks, les inspecteurs du commerce débarquent désormais sans prévenir, exigeant des vendeurs factures, preuves de traçabilité et respect des prix plafonds. Une procédure qui a jeté un froid parmi les détaillants.
Un vendeur quadragénaire, qui a rangé sa balance au fond du camion, résume la crainte ambiante : «J’ai vu un collègue se faire aligner parce qu’il avait mis la banane à 750 DA. Depuis, personne n’ose en reprendre. Ce n’est pas rentable, c’est risqué, et ça crée des embrouilles»
L’absence du fruit jaune ne relève donc pas d’un simple caprice du marché, mais d’un choix réfléchi, celui de fuir les ennuis. À Belgaïd, un jeune vendeur de 32 ans confie avoir lui aussi renoncé au commerce des bananes. «Le prix change tout le temps, les gens croient qu’on triche. Et quand bien même on vend au prix réel, les agents nous tombent dessus. Je n’ai pas envie de perdre ma marchandise pour une poignée de kilos».
La banane, fruit tropical par excellence, est depuis des décennies un produit importé en Algérie, principalement depuis l’Équateur, la Côte d’Ivoire et, dans une moindre mesure, la Colombie. Mais son statut de fruit «non essentiel» en a fait une cible facile dans les périodes de tension économique. Déjà en 2023, une envolée des prix similaire avait fait grincer les dents, avant que des mesures de régulation temporaire ne permettent un retour partiel à la normale.
En ce printemps 2025, la situation semble se répéter, avec une différence de taille : la peur a gagné les vendeurs eux-mêmes. Ce n’est plus seulement une affaire de prix ou de marge, c’est une affaire de tranquillité. Mieux vaut vendre des pommes à 280 DA sans problème que des bananes à 700 DA sous pression.
G. Salima & Nadir O.A
