Ce que j’en pense: L’entretien

Par Said Adel

Cela faisait plus d’un mois qu’il préparait assidûment cet entretien. Un entretien avec un chef de service d’un département au sein duquel il travaillait depuis près de sept ans. Un entretien censé le propulser un peu plus haut sur une échelle de valeurs qu’il ne maîtrisait pas, mais à laquelle il voulait pourtant adhérer. Jusque très tard dans la nuit, il avait fait et refait les phrases qu’il devrait dérouler pour faire bonne impression. Et au bout : une promotion qu’il estimait méritée au regard des nombreuses années d’un travail acharné et d’une loyauté sans faille. Deux choses qui, il en était sûr, compteraient beaucoup aux yeux du chef de service.
Son rendez-vous était pour onze heures. Encore vingt minutes d’attente devant cette assistante fardée comme une mariée qui l’avait invité à s’asseoir avant de reprendre la saisie d’un document sur son micro. Encore vingt minutes et il pourrait raconter son histoire, mettre en avant les compétences acquises et surtout montrer comment il améliorerait les choses dans un contexte que tous savaient difficile. Encore quelques minutes et il saurait si l’on croyait en lui ou pas. Encore quelques minutes…le téléphone près de l’assistante sonna.
Elle le laissa sonner pendant quelques secondes avant de décrocher. Elle remarqua bien-sûr que le torse du trentenaire qui lui faisait face s’était soudain raidi et s’en amusa. Elle l’avait bien regardé depuis qu’il était arrivé dans son costume trois pièces à rayures et l’avait trouvé un peu guindé. Dans son esprit, il ne s’agissait que d’un entretien et non d’une demande en mariage. Elle discuta quelques instants avec son interlocuteur en posant, de temps en temps, les yeux sur ce jeune premier, comme pour le gêner en le laissant penser qu’elle parlait de lui, puis raccrocha et reprit son clavier.
Il relâcha ses épaules sur le dos de sa chaise et jeta un coup d’œil à sa montre. Il était onze heures passées de quelques minutes. Il regarda l’assistante avec une petite insistance comme pour lui dire qu’il était là, qu’il était temps de le voir. Enfin, elle décrocha les yeux de son écran et prit la direction du bureau du chef de service, un parapheur entre les mains. Elle n’oublia pas en passant devant lui de lui adresser un sourire pincé en guise d’excuses ou peut-être pour témoigner son impuissance. Elle entra sans frapper et ferma la porte derrière elle.
Dix minutes plus tard, l’assistante ressortit avec son parapheur et laissa la porte du bureau ouverte. Le chef de service se présenta au seuil de cette porte accompagné d’un jeune bellâtre dont il serrait chaleureusement la main en l’enjoignant de passer le bonjour à ses parents. Il le remercia et lui dit tout le plaisir qu’il ressentait à l’accueillir dans son département en tant que futur responsable des achats. Le chef de service regagna son bureau et le jeune bellâtre s’effaça dans une suffisance marquée.
Un long silence se fit et le téléphone sonna de nouveau. L’assistante décrocha, puis invita le jeune homme à entrer. La mine déconfite et le pas lent, il poussa la porte…il venait présenter sa candidature pour le poste de responsable des achats récemment libéré à la suite d’une démission.

 

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