Reconnaissance explicite des crimes coloniaux : La Déclaration d’Alger, une référence panafricaine

Alors que s’est ouverte dimanche à Alger la Conférence internationale sur les crimes du colonialisme en Afrique, le ministre d’État, ministre des Affaires étrangères, de la Communauté nationale à l’étranger et des Affaires africaines, Ahmed Attaf, a affirmé que le continent africain « a pleinement le droit » d’exiger une reconnaissance officielle, explicite et juridiquement établie des crimes commis durant l’ère coloniale.
Dans son allocution M. Attaf a indiqué que le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, avait eu tout le mérite de proposer l’organisation de cette conférence internationale lors du dernier Sommet ordinaire de l’Union africaine (UA), tenu au début de l’année en cours, une initiative qui, a-t-il précisé, «a été saluée et plébiscitée à l’unanimité par ses frères africains».
Devant un parterre de ministres, experts, historiens et juristes venus des quatre coins du continent et des Caraïbes, réunis au Centre international des conférences Abdelatif-Rahal, M. Attaf a rappelé que cette démarche s’inscrit dans une dynamique continentale portée par l’UA. Selon lui, une reconnaissance internationale des crimes coloniaux représente « le minimum », un premier pas nécessaire pour traiter les séquelles profondes laissées par des décennies d’occupation, de dépossession et de fragmentation imposées aux sociétés africaines.
Le chef de la diplomatie algérienne a évoqué l’expérience historique de l’Algérie, marquée par 132 années de colonisation de peuplement et par une guerre de libération qui reste l’une des plus meurtrières du XXᵉ siècle. Il a souligné que les États africains continuent aujourd’hui de subir les conséquences directes du système colonial : marginalisation, fractures économiques, insécurité structurelle et dépendances héritées.
Rappelant les propos de Frantz Fanon, qui qualifiait le colonialisme de « violence à l’état naturel », M. Attaf a plaidé pour que le colonialisme soit reconnu et criminalisé dans son essence même, de la même manière que l’esclavage, l’apartheid ou la ségrégation raciale l’ont été.
Dans le même esprit, le commissaire de l’UA chargé des Affaires politiques, de la Paix et de la Sécurité, Bankole Adeoye, a lancé un appel appuyé à l’unité continentale.
Selon lui, l’Afrique doit présenter « une position commune et indivisible » pour faire reconnaître la colonisation, l’esclavage et la déportation comme des crimes contre l’humanité.
Il a également souligné l’importance d’inclure la diaspora africaine — notamment les sociétés caribéennes issues de la traite transatlantique — dans cette dynamique de justice réparatrice.
Un front africain pour une justice historique et continentale
Leur implication, dit-il, constitue un levier symbolique et stratégique, permettant d’élargir le front en faveur de la reconnaissance internationale et de la création de mécanismes de réparation.
L’enjeu, a poursuivi M. Adeoye, dépasse le seul champ mémoriel : il s’agit de consolider la souveraineté culturelle, politique et économique des pays africains, de protéger leurs ressources naturelles et d’affirmer la continuité historique des luttes d’émancipation.
Il a insisté sur la nécessité d’utiliser « les transformations actuelles » du système international pour bâtir un futur plus juste, tirer les leçons du passé colonial et imposer une lecture africaine des injustices subies.
La dimension symbolique du choix d’Alger comme pays hôte a été par ailleurs largement commentée Pour l’historien Idir Hachi, l’Algérie s’impose naturellement comme un espace de réflexion sur les crimes du colonialisme, elle que l’on désignait autrefois comme « la Mecque des révolutionnaires ».
Lors de son intervention sur la Chaîne 3, M. Hachi a rappelé la longue continuité de la résistance algérienne, depuis les premières insurrections du XIXᵉ siècle jusqu’à la guerre de libération. Il a évoqué les ravages des razzias, des déportations et des spoliations systématiques, qui ont servi de modèle à d’autres pratiques coloniales. L’Algérie, dit-il, reste fidèle à cette histoire en soutenant encore aujourd’hui les combats légitimes des peuples palestinien et sahraoui.
Le professeur de droit international, Laïb Alaoua, a, lui aussi, insisté sur l’importance d’une action africaine coordonnée, estimant qu’un recours collectif devant la Cour internationale de justice (CIJ) serait à la fois un acte politique majeur et un outil de pression sur la communauté internationale. Il considère que chaque État africain devrait saisir la CIJ contre la puissance qui l’a colonisé, dans le cadre d’une stratégie globale de justice réparatrice.
Pour le professeur de relations internationales Idriss Attia, l’initiative algérienne est la traduction directe des résolutions adoptées lors du sommet de l’Union africaine de février 2025. Elle marque, selon lui, « un moment historique » : le passage de la seule mémoire des crimes coloniaux à leur qualification juridique et à la revendication concrète de réparations.
Les travaux de la conférence doivent aboutir à l’adoption d’une Déclaration d’Alger, appelée à devenir un texte de référence panafricain. Elle encouragerait les États à rassembler archives, documents et preuves en vue de futures démarches judiciaires ou diplomatiques, tout en définissant les contours d’une politique africaine de réparation et de justice historique.
Le texte sera soumis au prochain sommet de l’Union africaine prévu début 2026. À Alger, beaucoup voient dans ce rendez-vous la possibilité d’un tournant continental : l’affirmation d’un droit africain à la justice, fondé sur la mémoire, la vérité et la réparation.
G. Salima
