Ce que j’en pense : L’escalier

Par Said Adel

Il existe un escalier, derrière l’immeuble Antinéa. Il mène à un tunnel en pente qui débouche sur le port d’Oran. Peu de gens l’empruntent à cause de l’odeur forte et âcre des urines. Il s’y trouvait uniquement les fins de journée. Il dévalait les marches jusqu’à l’entrée du tunnel puis rebroussait chemin toujours en courant. Son manège durait jusqu’à la nuit, quand exténué, il dormait sur le trottoir, hiver comme été.
Il était peut-être fou même s’il avait fréquenté, un temps, l’université d’Es-Sénia. Il se souvenait parfois, de bonne heure, lorsqu’il avait faim et le pain, une urgence. Il se souvenait des milliers de pages qu’il avait avalées. Il avait lu Supervielle, à l’ombre des arbres de la faculté, comme un roman, sans se soucier ni de la fin ni de la raison. Inspiré, il avait même écrit quelques poèmes.
Il avait aussi rédigé de longues lettres, durant cet été, sans la moindre réponse. Ils s’étaient quittés en juin avec la promesse de se retrouver à la rentrée. Elle l’avait enlacé, embrassé tendrement et lui a tenu longuement sa main. Elle ne revint pas en septembre. Il apprit qu’elle s’était installée à l’étranger après son mariage avec un cousin. Longtemps, il erra dans les couloirs de la faculté, perdu dans un dédale de sombres pensées. On le moqua d’abord avant de le prendre en pitié pour ne plus le voir et enfin l’oublier.
L’université lui fut interdite, l’obligeant à entrer dans la ville. Au fil du temps, son apparence changea. De son visage, couvert de longs cheveux sales, on ne voyait que les yeux, vifs et nerveux. Il marmonnait parfois des passages entiers d’un roman de James Joyce, puis se murait dans le mutisme comme s’il reprenait en pensée sa lecture. Il se taisait aussi pendant des semaines avant d’éructer des mots comme la lave soudaine d’un volcan qu’on croyait éteint. Il vomissait alors, puis reprenait son chemin. Il n’avait aucune destination, mais une fois l’heure, en fin de journée, il se dirigeait vers l’escalier.
Il poussait des cris déchirants et désespérés qui résonnaient dans l’escalier tel un appel au combat. Dans son esprit troublé, il ne cherchait que la délivrance. Il reprenait alors sa course, essayant d’aller toujours plus vite. Il tombait, parfois, mais il se relevait et courait toujours plus vite.
Peut-être y arrivera-t-il aujourd’hui ? Peut-être réussira-t-il à coordonner son corps à son cerveau ? Sinon, il recommencera demain.

 

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