Nadia Agsous, écrivaine, à Algérie Presse : « L’écriture mène à la liberté »
Entretien réalisé Par O.A Nadir

Nadia Agsous est écrivaine, chercheuse et animatrice d’ateliers littéraires dont l’œuvre explore les tensions entre mémoire, identité et émancipation. Ses romans, de « L’Ombre d’un doute » à « Nulle terre ailleurs », abordent des thématiques complexes telles que la mémoire collective, la manipulation historique, le déracinement et la résistance culturelle.
A travers une écriture à la fois poétique, symbolique et sociologique, Nadia Agsous met en lumière les histoires individuelles et collectives, les blessures du passé et la possibilité de se réinventer. Son approche littéraire se nourrit également de son engagement sur le terrain et de son travail autour des migrations, faisant de son œuvre une passerelle entre les cultures et les imaginaires. Rencontre avec une voix singulière de la littérature contemporaine algérienne, qui questionne autant qu’elle éclaire.
Algérie Presse : Dans « L’ombre d’un doute », vous interrogez la mémoire collective algérienne. Quand la mémoire devient-elle un héritage vivant, et quand devient-elle un poids ?
Nadia Agsous : Les romans « L’Ombre d’un doute » (Éditions Fantz Fanon, 2020) et « Nulle terre ailleurs » (Editions Maïa, 2024) abordent tous deux le thème de la mémoire collective, mais sous des angles différents.
Dans « L’Ombre d’un doute », la mémoire collective est transmise par deux voies : celle de Sidi Akadoum, figure emblématique et autoritaire qui a gouverné la ville de Bent’Joy d’une main de fer. Après mille et un stratagèmes, ce personnage, venu du désert, a réussi à s’emparer du pouvoir et à verrouiller tout ce qui l’entoure : les esprits, la parole, la mémoire, l’histoire, les mœurs… Cette mémoire est également relayée, transmise et légitimée par des pratiques, notamment par la mère du protagoniste, qui excelle dans l’organisation d’événements commémoratifs pour célébrer la mémoire de Sidi Akadoum.
Le récit met en scène un jeune protagoniste féru d’histoire qui remet en question les récits historiques officiels et tente de libérer sa ville du pouvoir charismatique, mais oppressant, incarné par la mémoire de Sidi Akadoum, figure d’un passé révolu. Le roman aborde ainsi les thèmes de la manipulation et de la confiscation de la mémoire collective à des fins politiques et symboliques. Il montre comment cette mémoire sert à légitimer les pouvoirs en place et à asservir les peuples.
Dans « Nulle terre ailleurs », roman qui explore la tragédie du peuple palestinien, notamment dans la ville d’Al-Qods-Jérusalem, la mémoire collective joue un rôle positif et vital pour ce peuple. Transmise oralement de génération en génération, elle constitue un acte de résistance face à l’expulsion, à l’exil et à l’injustice depuis 1948.
Cette mémoire est considérée par les Palestinien•ne•s éparpillé•e•s à travers le monde comme un héritage qui permet de maintenir le lien, la cohésion et le sentiment d’appartenance à une même langue, une même histoire et un même territoire. Elle favorise la résistance politique et culturelle.
Dans « L’Ombre d’un doute », la mémoire collective est un fardeau car elle est figée et imposée comme l’unique héritage du passé, servant de modèle au présent et entravant toute évolution. Ce poids mémoriel peut alors susciter chez certains un élan de révolte et le désir d’un renouveau, comme le fait le protagoniste du roman.
Dans « Nulle terre ailleurs », au contraire, la mémoire collective revêt un caractère pluriel et joue le rôle d’un ciment communautaire et identitaire. Elle exprime l’identité du peuple palestinien et se déploie comme une mémoire vivante et inclusive. Elle devient alors un héritage qui unit, entretient les liens sociaux et renforce la cohésion.
Votre écriture se situe à la croisée de la littérature, de la sociologie et du témoignage. Pour vous, écrire, c’est réparer, comprendre ou résister ?
L’écriture est un espace alternatif dans lequel le monde peut être réinventé en laissant libre cours à l’imagination. C’est un moment d’intimité qui nous permet de nous dévoiler et de nous mettre à nu. C’est une liberté précieuse qui nous offre la possibilité d’entrer en contact avec nous-mêmes, de nous affirmer et d’exister pleinement. Ce moment à soi devient alors un instrument de partage de notre intériorité avec autrui. Vu sous cet angle, l’écriture devient un acte d’émancipation, le fruit d’une solitude fertile.
L’écriture est-elle un acte de résistance?
Selon moi, l’écriture n’est pas un acte banal. C’est bien plus qu’un métier : c’est un engagement, un acte de dévotion. Le rôle de l’écrivain est de livrer au monde sa pensée, ses réflexions, ses doutes, ses interrogations, ses convictions, ses aspirations, ses rêves et ses alertes. Le silence est le complice du mal, de la peur et de l’effacement. Il achève à bas bruit et brûle à petits feux.
L’écriture est le salut de l’âme. Elle est la lumière des aveugles. Elle est la voix des sourds. Elle est la voie qui mène à la liberté. Tant qu’il y aura des esprits éveillés, l’écriture existera, scintillera et flottera au vent, sur le mât de la lumière du monde, pour éclairer les consciences et embellir la vie.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la scène littéraire algérienne contemporaine ? Y voyez-vous un renouveau, une continuité, ou une rupture ?
Je ne connais pas en détail la scène littéraire algérienne contemporaine, mais il me semble qu’elle se caractérise aujourd’hui par une production littéraire en français et en arabe. Dans les années à venir, il est probable que les publications en langue anglaise se multiplient. Elles existent déjà, mais sont encore très rares.
J’ai fait plusieurs constats. Primo, l’émergence de maisons d’édition qui publient moyennant rémunération, ce qui signifie que les autrices et les auteurs doivent financer eux-mêmes la parution de leurs ouvrages. Cette pratique peut constituer une opportunité pour les autrices et les auteurs dont les manuscrits ne sont pas retenus par les maisons d’édition établies. En contrepartie, cette pratique prive l’autrice ou l’auteur de l’accompagnement que peut offrir une maison d’édition : l’accompagnement dans le développement de l’œuvre en proposant des services d’édition tels que la correction, la mise en forme, la conception graphique et la promotion du livre.
Secundo, un certain nombre d’autrices et d’auteurs via leurs maisons d’édition ont recours à des co-éditions, notamment algéro-françaises. Cette démarche est positive car elle constitue une ouverture sur le monde pour les maisons d’édition et les autrices et auteurs. Cependant, elle met en évidence la croyance en l’idée selon laquelle le succès d’un écrivain passe par l’édition à Paris, considéré comme le centre névralgique de la vie littéraire et le lieu où se font les reconnaissances des écrivains. Or, cette perception qui semble dater du XIXe siècle semble quelque peu obsolète. De nos jours, l’émergence du numérique et l’ouverture du champ littéraire à l’international et d’autres facteurs viennent atténuer l’idée de la centralité parisienne en matière de vie littéraire.
Tertio, il me semble qu’il manque cruellement de données chiffrées et d’études sur le secteur de l’édition en Algérie, ce qui rend toute analyse approfondie de son fonctionnement et de son évolution difficile.
Vous travaillez depuis longtemps sur les migrations. Aujourd’hui, que signifie « partir » pour un Algérien ou une Algérienne ? Est-ce l’espoir, l’exil, ou une forme de recomposition de soi ?
Partir de chez soi, de sa terre natale ou de son pays pour découvrir de nouveaux horizons, de nouvelles cultures et d’autres modes de vie, est un acte symbolique de rupture avec son environnement originel, qui marque le début d’un processus de changement. Les migrations existent depuis la nuit des temps. Les êtres humains ont toujours migré pour des raisons diverses : économiques, politiques, environnementales ou culturelles.
En Algérie, ces raisons sont variées et souvent étroitement liées les unes aux autres. Il est toutefois important de préciser que tout projet migratoire relève d’une démarche individuelle et que chaque personne a ses propres aspirations, motivations et ambitions. Si les causes de la migration sont diverses (économiques, politiques, etc.), toutes et tous partagent le même objectif : améliorer leur vie et leur statut social.
Il convient de noter qu’un nombre croissant d’Algérien•ne•s, quel que soit leur âge ou leur situation sociale, rêvent de partir, sans se soucier de la destination. Ils et elles partent là où une opportunité se présente, là où ils et elles ont une chance de réaliser leur rêve. En cela, les Algérien•ne•s partagent avec le reste du monde ce désir ardent d’explorer d’autres territoires et de vivre une expérience migratoire à tout prix.
Si la migration peut, au début, entraîner un déclassement social, elle constitue néanmoins, pour celles et ceux qui savent en tirer parti, une belle opportunité permettant un épanouissement et une reconstruction personnels. L’identité n’est pas figée ; elle est dynamique et multiple, et se fortifie au fil des expériences vécues tout au long de la vie. La migration est un facteur de recomposition et d’émancipation essentiellement identitaire.
