« La vie au-dedans » de Sarah Kechemir: La grotte psychique du féminin

De tout temps, la déambulation de la pulsion dionysiaque montre que l’écriture se façonne dans l’idylle du conflit psychique, là où le dire subjectif se sublime. Le recueil de nouvelles de l’autrice Sarah Kechemir esquisse, dès les premières pages, la fascination pour le refus atavique du féminin dans la société algérienne.

Certes, le tabou a changé de visage, mais si l’on s’attelle à déplier patiemment la crise multidimensionnelle qui sévit en Algérie, on s’aperçoit qu’elle ne fait que rationaliser la dimension schizophrénique d’un malaise plus ancien.
Cette lecture reste, à bien des égards, judicieuse, bien qu’elle pèche parfois par l’imprécision clinique dans sa mobilisation de termes tels que « cerveau », « sexualité » ou « femme ». Mais la grandiloquence assumée de son verbe ouvre un espace : celui où l’écriture transgressive dépasse la litanie obsédante d’un « mimétisme démocratique » qui fait vaciller le surmoi, tant occidental qu’oriental. L’autrice nous convie ainsi à une nudité psychique, à une mise à nu du sujet, où le principe « d’individuation » s’affirme malgré l’ombre persistante d’une forclusion de l’inconscient.
Car, intrinsèquement, nous résistons toujours à « penser contre notre propre cerveau, » autrement dit contre les évidences trompeuses que le discours social inscrit en nous. C’est dans cette résistance que l’écriture puise sa puissance de subversion.
Une trame narrative qui se veut subversive magnifie réellement la transgression lorsqu’elle conflictualise la dimension du corps psychique, ce lieu où le sujet se constitue en se désaccordant du biologique. C’est dans cette discordance, ce « décalage » entre l’organique et le symbolique, que la littérature révèle la profondeur de l’expérience humaine.
Dès lors, l’altérité ne peut se réduire à un discours humaniste généreux, qui coulerait en surface comme une proclamation morale. Chez Canguilhem, l’altérité naît de la » normativité du vivant, » c’est-à-dire de la capacité du sujet à créer sa propre norme, à se singulariser contre ce qui prétend le normaliser. L’« autre » n’est donc pas un simple prochain qu’il faudrait aimer, mais un écart, une invention du vivant contre la conformité imposée.
En ce sens, la mise en scène du conflit psychique ce frottement du désir contre l’ordre du monde constitue le véritable moteur narratif : elle fait advenir un sujet capable de dire « non », de se séparer, de s’extraire du prêt-à-penser biologique comme social. C’est ici que la littérature touche à la subversion : en donnant forme à cet écart, à cette altérité vivante qui refuse de se laisser totaliser.
Cette navigation dans la grotte du dedans au cœur de l’intériorité du sujet me conduit à proposer ma modeste contribution. Car si nous souhaitons réellement prendre à bras-le-corps la crise multidimensionnelle qui sévit en Algérie, il nous faut reconnaître qu’elle se cristallise aujourd’hui dans le refus du féminin, le féminicide et le tabou corporel qui organise la frustration sexuelle des hommes comme des femmes.
Dans la lignée de l’autrice, il s’agit d’aiguiser davantage le » scalpel « critique : se réapproprier la langue du « je » afin de magnifier »: une révolution subjective ». Se dire, se révéler, se mettre en jeu : telle est la voie par laquelle le sujet peut » déchirer l’écran des apparences « et ouvrir l’espace du possible.
Conscientiser l’agir autour de nous requiert une libération essentielle : sortir de la conditionnalité du neuronal, refuser de réduire l’humain à un programme biologique, pour penser le sujet dans son fonctionnement psychique, là où désir, conflit ouvrent la voie à » la création de soi. » C’est à cette condition seulement que nous pouvons affronter l’abîme de l’interdit, celui qui fait parler le sujet plutôt qu’il ne parle, celui qui commande dans l’ombre.
La libération du symptôme subjectif cette part intime qui se distingue de l’organique devient alors un acte politique.
Elle rappelle que la liberté ne se décrète pas : elle se » conquiert dans le corps, dans la parole, dans la division même du sujet. »
Je terminerai par ceci :
Liberté féminine : encore des efforts. Mais surtout : encore du courage, encore du dire subjectif ce mouvement psychique qui fait exister le sujet.
Adnan Hadj Mouri

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