Amèle El Mahdi, écrivaine, à Algérie Presse : « Nous vivons une véritable renaissance culturelle »
Entretien réalisé par O.A. Nadir
Dans le champ littéraire algérien, Amèle El Mahdi occupe une place singulière : celle d’une écrivaine qui interroge les racines profondes du pays tout en donnant voix aux mémoires souvent laissées à la marge. Professeure de mathématiques et autrice de nombreux ouvrages consacrés au Sahara, aux femmes et aux identités algériennes, elle porte un regard attentif sur les transformations culturelles de la jeunesse.
A travers cet entretien, elle revient sur la question des identités multiples, la mémoire féminine, l’émigration et ce lien presque sacré qu’elle entretient avec le désert.
Algérie Presse : Aujourd’hui, beaucoup de jeunes Algériens se tournent vers des identités multiples : amazighe, arabe, méditerranéenne, saharienne… Votre écriture, très attachée aux racines, voit-elle cette quête comme une confusion ou comme une renaissance culturelle ?
Amèle El Mahdi : Je pense qu’en ce qui concerne la question identitaire, les jeunes Algériens ne sont plus dans la confusion ; cette étape est désormais dépassée, révolue. Aujourd’hui, ils adoptent une vision plus claire et affirmée. Il n’est plus question pour eux de déterminer si l’histoire de l’Algérie a commencé en 1830, lors de la colonisation française, ou en 1516 avec le début de la présence ottomane sur les terres algériennes, ou encore au septième siècle avec l’avènement de l’islam.
Avec la statue de Massinissa qui trône majestueusement sur la place Tafourah, au cœur de la capitale, ou celle de la reine Dihya dans la commune de Baghaï à Khenchela, ainsi que la récente statue du roi Aksel à Bouhmama, dans la wilaya de Khenchela, et tant d’autres monuments emblématiques, les Algériens ne sont plus ignorants de leur histoire millénaire. La conscientisation des dimensions multilingue et multiculturelle de leur pays est désormais un fait indéniable.
Ces monuments témoignent de la richesse de leur patrimoine culturel et historique. Cette prise de conscience de cet héritage commun chez les jeunes Algériens, qui refusent aujourd’hui de se laisser emprisonner dans un récit unique, est en passe d’évoluer vers une extraordinaire renaissance culturelle. Une renaissance culturelle qui est aujourd’hui visible et palpable dans les travaux des jeunes artistes, quel que soit leur mode d’expression : arts visuels, multimédia, écriture, poésie ou artisanat. Réalisant l’importance de ce patrimoine amazigh, enrichi par les influences arabes, méditerranéennes et africaines, longtemps délaissé, ils se tournent vers lui aujourd’hui pour puiser leur inspiration et se nourrir de sa diversité culturelle.
Dans vos livres, les femmes ne sont jamais des « personnages secondaires » mais des sources, des bâtisseuses, des gardiennes. Pensez-vous qu’en Algérie, la reconnaissance de la mémoire féminine avance réellement, ou reste-t-elle encore symbolique ?
Notre histoire regorge de noms de ces héroïnes qui l’ont marquée au fil des siècles, de la reine Tin Hinan à Yasmine Belkaïd, en passant par la reine Dihya, Lala Fadhma N’Soumer, Dâssine ult Ihemma, Malika Gaïd, Hassiba Ben Bouali, Djamila Bouhired, Assia Djebbar, et la liste est longue. Elles se sont toutes distinguées par leur courage, leur bravoure, leur génie et surtout par leur amour de l’Algérie. Ces héroïnes n’ont pas seulement marqué leur époque, mais elles ont également transmis des enseignements aux générations futures en les chargeant de poursuivre leur mission. Les jeunes Algériennes d’aujourd’hui doivent garder à l’esprit qu’elles sont les descendantes de ces grandes et valeureuses dames dont elles doivent être dignes. Elles portent sur leurs épaules ce glorieux héritage, et il leur incombe de le perpétuer.
Quant aux jeunes hommes algériens, ils doivent comprendre que l’histoire de leur pays a également été écrite par ces femmes. L’Algérie est ce qu’elle est aujourd’hui grâce aussi au dévouement, à l’abnégation et au sacrifice de ces héroïnes. Et ce n’est que par un processus de conscientisation sur le rôle des femmes dans l’histoire du pays, qu’ils pourront envisager un avenir où femmes et hommes participent à l’édification de l’Algérie de demain, dans le respect et la tolérance, sans aucune exclusion.
Malheureusement, force est de constater que malgré un tel héritage historique, la reconnaissance de la mémoire des femmes reste symbolique, entravée par de nombreux facteurs. Il est impératif que des actions concrètes et durables nécessitant la mobilisation des intellectuels et des pouvoirs publics, soient engagées pour que la contribution des femmes algériennes à chaque étape de l’édification du pays soit valorisée, reconnue et intégrée dans le narratif collectif.
Vous avez écrit sur la migration clandestine à un moment où ce sujet n’était pas encore au centre du débat. Qu’est-ce que la littérature peut encore transmettre à la jeunesse ?
L’émigration est un phénomène mondial qui n’est exclusif ni à notre époque ni à notre pays. Rien qu’au siècle dernier, le monde a connu deux vagues migratoires massives. Mais ce phénomène, qui chez nous est accentué et facilité par le progrès technologique et le développement des transports, notamment par Internet, qui a rapetissé le monde et raccourci les distances (l’Europe est à nos portes et le Canada n’est pas si loin que ça), prend une ampleur alarmante. Avec la mondialisation et l’individualisme caractéristiques de notre époque, les Algériens n’hésitent pas à quitter leur pays ; ils le font même avec une facilité déconcertante. En Algérie, l’émigration est devenue aujourd’hui un projet familial : on quitte le pays avec femme et enfants.
Lorsque mon roman, « Une Odyssée Africaine », est sorti en 2018, beaucoup de mes lecteurs m’ont assuré qu’après avoir lu le livre, ils n’étaient plus indifférents au sort des migrants subsahariens et avaient éprouvé une plus grande empathie pour eux. Cela n’a rien d’étonnant, car nous savons l’influence que peut avoir la littérature sur les attitudes et les comportements des individus.
Mais ne nous fourvoyons pas : l’émigration des jeunes Algériens est un phénomène complexe et multicausal qui nécessite des études sociologiques, économiques, politiques, etc., pour en déterminer les causes et trouver des solutions. La littérature ne peut à elle seule infléchir un phénomène d’une telle ampleur. En revanche, si elle est conjuguée à d’autres actions et à une vraie politique pour contrecarrer ce problème, on peut dire qu’elle a beaucoup à apporter, notamment en consolidant le sentiment d’appartenance chez les jeunes et en renforçant leur attachement à leurs racines à travers l’enseignement de l’histoire de leur pays et les récits des sacrifices consentis par leurs aînés afin de leur assurer une vie digne dans une Algérie libre et indépendante.
Le Sahara, dans votre œuvre, n’est pas seulement un paysage : c’est une pensée du temps, du silence, du lien. A l’ère du numérique et de la vitesse permanente, comment préserver ce rapport lent, profond, presque sacré, à la mémoire et aux histoires ?
La physique quantique vient aujourd’hui confirmer les réflexions des philosophes : le temps n’est qu’une illusion née de la conscience. Je n’ai jamais autant pris conscience de cette réalité scientifique que lorsque je me trouve dans le désert. Quand vous vous trouvez au pied d’Illamane, ou au sommet de l’Assekrem, ou à n’importe quel autre endroit de notre magnifique Sahara, rien n’existe en dehors de cet espace infini, de cette intemporalité et de cette beauté époustouflante, subjuguante. Et rien ne vous différencie de ceux qui se trouvaient à ce même endroit des siècles auparavant, sauf votre appareil photo ou votre téléphone portable que vous utilisez pour tenter de capturer cette magie que l’on ne peut que vivre.
L’Homme est tellement insignifiant face à la grandeur et à la magnificence du désert qu’il ne peut que finir vaincu s’il ose se mesurer à lui. Et je pense que ni le numérique ni la vitesse vertigineuse qui caractérisent notre vie d’aujourd’hui ne peuvent altérer ou modifier notre lien et notre rapport au désert. Cependant, on ne peut nier les changements qui commencent à s’opérer dans la vie des gens du désert, et avec eux, la disparition de tout un mode de vie.
Des trésors inestimables d’histoires, de contes et de poésie sont dissimulés au creux de chaque dune et au sommet de chaque montagne de cette immensité désertique, et il faudra impérativement les préserver de la perte. Loin d’être un frein ou un obstacle, la rapidité des échanges et les outils numériques sont des atouts puissants qui permettront la sauvegarde de cette mémoire saharienne ancestrale, en facilitant la documentation et l’accès à l’information, en créant des réseaux collaboratifs, en sensibilisant les Algériens, et notamment les Sahariens, à l’importance de ce riche patrimoine, et en encourageant les jeunes à participer à la collecte de ces trésors et à leur préservation.
