Naïma Huber-Yahi, chercheuse et commissaire d’exposition: «Mettre en relief les patrimoines invisibles»
Entretien réalisé par O.A Nadir

Historienne, chercheuse et commissaire d’expositions, Naïma Huber-Yahi consacre son travail à la mémoire culturelle des Maghrébins en France. De Barbès Café à Douce France, elle interroge l’exil, la transmission et les silences du récit national. Dans cet entretien, elle revient sur la place des artistes algériens dans l’histoire française, sur les enjeux de patrimonialisation et sur les difficultés rencontrées par ceux qui tentent de rendre visibles ces héritages.
Algérie Presse : Vous vous concentrez sur l’histoire culturelle des Maghrébins en France. Comment, selon vous, la culture et la mémoire des immigrés contribuent-elles à la compréhension de l’histoire collective française ?
Naïma Huber-Yahi : L’histoire collective française et son récit national sont hémiplégiques quand il s’agit de l’histoire de l’immigration. Les Algériens en France constituent la communauté étrangère la plus importante du pays, pourtant il reste à écrire son histoire, et valoriser sa mémoire. Présente depuis la fin du XIXe siècle, et de manière significative et définitive depuis la première guerre mondiale, cette communauté s’enracine alors que l’Algérie est encore sous domination coloniale. La guerre d’indépendance et son issue victorieuse pour une Algérie indépendante ne mirent pas un terme, bien au contraire, aux flux migratoires venus d’Algérie.C’est cette présence protéiforme qu’il nous faut éclairer et en cela enrichir le récit national français. La mémoire combattante, l’histoire ouvrière, sociale ou culturelle de la France est traversée par la présence des Algériens et de leurs descendants.
Dans vos films et expositions, vous valorisez le patrimoine immatériel — musique, arts, récits — des communautés maghrébines. Comment choisissez-vous les histoires ou les œuvres à mettre en lumière ?
Je tâche d’observer quels artefacts culturels, quelle trajectoire artistique issus de ces communautés éclairent le mieux une histoire singulière de l’immigration maghrébine en France. Il s’agit de capter l’air du temps de l’époque et de comprendre comment une chanson, un film, une œuvre artistique ou une trajectoire éclairent la grande histoire de l’immigration maghrébine, et nous livrent un récit intime de la vie des émigrés.En cela, j’essaie de patrimonialiser les œuvres parfois perdues, oubliées ou au contraire éternelles pour les Maghrébins et leur famille, et si possible, les faire découvrir au plus grand nombre. Je me fixe également pour objectif de les transmettre aux héritiers de l’immigration que nous sommes, nous les enfants, aujourd’hui pleinement français mais aussi tout autant algériens, marocains ou tunisiens, riches de ces cultures multiples. C’est pour moi faire œuvre de réparation, et permettre une sorte de fierté d’appartenir à ces patrimoines aussi.
La comédie musicale Barbès Café et vos documentaires montrent des parcours souvent invisibilisés. Quel rôle pensez-vous que l’art joue dans la transmission et la reconnaissance de ces mémoires ?
Créer des spectacles, mettre en récits ces patrimoines dans des films ou des livres, c’est pour moi créer les conditions de la transmission aux prochaines générations. En effet, l’émigration et l’exil ont pour effet une rupture dans la tradition orale de la transmission de nos récits intimes : contes et légendes, chants de femmes, tradition et patrimoine se noient dans la mer Méditerranée qu’ont eu à traverser de nombreux émigrés.Pourtant, cette situation a poussé à l’initiative de nombreux ouvriers, devenus troubadours, qui ont su se réinventer et transmettre la mémoire de la tribu, le récit de l’exil et ses affres.
Le parcours exemplaire du chanteur et auteur compositeur Slimane Azem est à ce titre édifiant.C’est bien leur situation d’exilés mais aussi de classe laborieuse qui a invisibilisé cette production artistique majeure. L’écrivain Kateb Yacine en avait pleinement conscience quand il regrettait de «parler par-dessus la tête de son peuple» quand il écrivait en français.
Il a d’ailleurs produit des pièces de théâtre en arabe darija qu’il a enregistrées sur cassettes pour réduire la distance entre lui et ses frères et sœurs d’exil.
C’est ce genre de défi dont nous héritons quand nous souhaitons documenter et transmettre ces productions artistiques variées.
Vous travaillez à la fois comme chercheuse et comme commissaire d’expositions. Comment ces deux pratiques se nourrissent-elles mutuellement dans votre travail sur la mémoire migrante ?
Mes travaux de recherche nourrissent mon désir de transmettre ce patrimoine qui mobilise la mémoire des luttes traversées par la création artistique engagée, comme de nombreuses archives qui méritent d’être connues du grand public. Aussi, quand l’opportunité se présente, je tâche de mobiliser ces savoirs pour mettre en récit dans l’espace ces histoires et leurs mémoires à travers des collections patrimoniales composées d’archives iconographiques, audiovisuelles, de témoignages d’acteurs et d’actrices de ces récits, mais aussi de collections privées parfois aussi triviales qu’une table en formica ou un poste de télévision qui nous disent beaucoup du vécu des ouvriers dans les quartiers populaires de l’immigration.
Mon approche muséale vise à réifier des objets du quotidien autant que des archives artistiques et patrimoniales de l’immigration pour rendre leur juste place au sein de l’histoire collective française et du patrimoine culturel des deux rives.
Selon vous, quelles sont les principales difficultés ou idées reçues que rencontrent les chercheurs et artistes qui explorent la mémoire maghrébine en France ?
Il ne s’agit pas tant de souffrir d’idées reçues ou de mauvaise volonté. Le principal obstacle que nous rencontrons est celui des moyens disponibles pour faire ce travail de recherche et de valorisation. Nous ne disposons pas d’une maison de l’Algérie ou d’un musée de l’immigration algérienne, ni non plus d’un centre documentaire dédié.
Si nous rencontrons des bonnes volontés au sein des institutions patrimoniales françaises pour nous permettre d’explorer ce patrimoine, nous le faisons souvent sans moyens et sans finalités prédéfinies.Dans mon cas, je dois sans cesse trouver des débouchés de valorisation comme un musée partenaire ou une institution, ainsi que chercher des financements en France, chose de plus en plus difficile.Nous pouvons valoriser ce travail le temps d’une exposition ou d’un spectacle mais ensuite, que faire de tout ce patrimoine ? Il n’existe aucun endroit pour le mettre à disposition des chercheurs et des artistes, ou simplement de notre communauté et de ceux qui s’y intéressent. Je vous donne l’exemple du travail remarquable de sauvegarde et de transmission que fait Nabil Djedouani avec les archives numériques du cinéma algérien, sans aucun moyen autre que les siens.
C’est vraiment dommage !
Il est grand temps de mettre en œuvre en France le lieu dédié pour valoriser l’histoire et le patrimoine algérien de l’immigration, je tacherai de m’y employer ces prochaines années.
