Journée mondiale de sensibilisation à l’autisme: Quand l’autisme se cogite
Adnan Hadj Mouri

Dans le paysage social actuel, au-delà de certaines dérives que peuvent connaître des pratiques comme la roqya et leur expansion, on assiste à la résurgence de formes de lutte qui cherchent à se conscientiser autrement. Ces tensions prennent corps face à l’installation d’une modernité que l’on pourrait qualifier de « neuropathique », une modernité qui tend à réduire le sujet à ses seules déterminations neuronales.
Cette orientation alimente une science dite » prédictive » qui, sous couvert d’objectivité, s’inscrit dans une alliance étroite avec les logiques de rentabilité financière. Elle participe ainsi à une « normalisation des conduites » et à une mise en marché du vivant, au détriment de la complexité subjective.
Dans la conférence que j’ai animée avec la psychologue Faiza Rezkhou, jeudi dernier au CDES, nous avons précisément tenté d’interroger ces impasses : comment penser le sujet au-delà de ces réductions ? Comment redonner place à la parole, au conflit psychique et à la subjectivation face à l’emprise croissante du discours « neuroscientifique et gestionnaire » ?
Dans cette dynamique, il s’agissait également de mettre en valeur la Journée mondiale de l’autisme, en évitant qu’elle ne se réduise à des effets sloganistes ou à des promesses abstraites de « lendemains qui chantent ». L’enjeu était d’ouvrir un véritable espace de réflexion, en posant la question exigeante de la prise en charge psychique.Penser la prise en soins ne peut se limiter à l’horizon réducteur de la santé mentale conçue comme « gestion et normalisation des conduites ». Il s’agit au contraire de soutenir une approche qui reconnaît la singularité du sujet, la place de la parole et la dimension du conflit psychique. Car enfermer « le soin dans une logique normative » revient à le vider de sa portée humanisante, en le réduisant à un simple outil d’adaptation sociale.
C’est dans cette perspective que nous avons valorisé une clinique de la subjectivité, en nous éloignant d’une « quincaillerie thérapeutique » marquée par une médicalisation outrancière et la tentation de produire un sujet standardisé un « homo drugus » entièrement capté par la logique du médicament.
Nous avons ainsi proposé de penser l’autisme non comme un « déficit à corriger », mais comme une « démarche singulière de subjectivation ». La parole dite autistique ne relève pas du langage dans sa seule fonction communicationnelle ; elle engage une autre organisation du dire, une autre modalité du lien au langage. Cela suppose de saisir, avec rigueur, l’organisation psychique de l’enfant, dans sa logique propre.
Penser la prise en soins
Le débat qui en découle est particulièrement fécond, car il invite à dépasser les automatismes d’une rationalité inhibitrice, trop souvent réduite à des protocoles. Nous avons aussi été attentifs au dire d’un parent, désarmé face au manque de moyens et confronté parfois à une forme de tyrannie de l’incompétence, lorsque certains « spécialistes » imposent des injonctions sans réelle écoute, au détriment du sujet et de sa famille.
Face à cet état de fait, un mouvement de repli peut apparaître, interrogeant la pertinence de cadres théoriques importés. D’où cette question : plutôt que de se limiter à des lectures occidentales de l’autisme, ne serait-il pas nécessaire de repenser l’agir clinique en le situant dans son contexte propre, en tenant compte des réalités culturelles, sociales et institutionnelles ?
Mais il convient de préciser que la singularité ne doit pas se figer dans un repli.
Celui-ci peut favoriser une forme de clivage ambiant : d’un côté, les symptômes organiques suscitent l’adhésion au traitement médicamenteux ; de l’autre, les symptômes subjectifs, engageant le corps psychique, tendent à être mis à distance, voire disqualifiés.
Ce décalage révèle une société encore « incomplètement engagée dans le travail de subjectivation ».
Or, établir ce lien suppose de valoriser le soin psychique, non comme correction, mais comme travail de soutien : limiter les effets de dislocation, résister au plaquage des modèles standardisés, et préserver la consistance du sujet dans sa singularité.
Dans cette perspective, l’autisme peut être compris dans toute sa complexité, à condition de ne pas se contenter d’importer des modèles, mais de les interroger et de reconnaître la profondeur de la causalité psychique.
Ce déplacement permet de se démarquer des logiques actuelles de digitalisation du soin, qui favorisent le profilage au détriment de l’énigme subjective. À l’inverse, soutenir une clinique de la subjectivité, c’est préserver cette énigme et en respecter la complexité.Enfin, pour faire advenir une véritable maturité psychique, il est essentiel de « reconnaître notre ignorance ».
Car c’est dans cette reconnaissance loin de toute prétention au savoir total que s’ouvre la voie d’une sagesse possible, capable d’accueillir, avec rigueur et humilité, la singularité de chaque sujet.
