Violences sexistes et omerta : Quid du MeToo en Algérie ?

Adnan Hadj Mouri

Même si le patriarcat demeure agonisant mais fortement résistant, il continue de structurer la société algérienne, partagée entre traditions et « modernité neuropathique ».

Le mariage en est un exemple : il montre le poids de la famille et des normes sociales. Dans ce contexte, la construction de soi se fait difficilement, entre dépendance et recherche d’autonomie.
La dynamique subjective désigne ici le mouvement par lequel un sujet se construit dans cet entre-deux, à partir de ses désirs, des interdits sociaux et de son rapport à l’Autre, en cherchant à se situer et à se reconnaître dans le lien social.
L’apparition de paroles sur les violences sexuelles marque un changement important. Les réseaux sociaux et les témoignages publics rendent visibles des expériences longtemps tues. Mais ce mouvement reste fragile, car il rencontre de fortes résistances sociales et psychiques. Il y a ainsi une tension entre désir de liberté et inhibition.
Ces prises de parole participent à la lutte contre les violences sexistes et brisent certains silences.
Mais elles ne garantissent pas toujours une expression totalement autonome. Elles s’inscrivent souvent dans des références comme #MeToo.
Il ne s’agit pas de remettre en cause ces dénonciations, mais d’interroger leur place dans la dynamique subjective en Algérie, c’est-à-dire dans la manière dont un sujet parvient ou non à élaborer sa parole, son désir et sa position face à l’Autre.Dans ce cas de figure MeToo peut permettre de dire ce qui était caché. Mais la violence ne se réduit pas à des actes individuels. Elle est aussi liée aux rapports de pouvoir, aux normes sociales et à la manière dont le désir et l’autre sont vécus.Parler de la violence est une étape importante. Cela permet aux victimes de prendre la parole et d’exister comme sujets. Le langage joue ici un rôle central : il transforme une expérience silencieuse en parole partageable.Dans une lecture clinique, cette parole peut être comprise comme un début de subjectivation : le passage d’une position d’objet subi à une position de » sujet parlant ».
Mais ce passage reste fragile et peut se bloquer, notamment lorsque la parole rencontre la honte, la culpabilité ou la peur de la rupture familiale.
Cependant il existe aussi des limites. La dénonciation peut parfois devenir un jugement rapide, qui simplifie les situations en opposant victimes et coupables. Cela empêche de saisir la complexité psychique des situations. Comme le rappelle Gérard Pommier, les comportements humains ne peuvent pas être compris uniquement à travers » la sanction ou la règle sociale. » Il faut aussi prendre en compte le travail psychique lié au désir et aux limites.La question devient alors : cette parole transforme-t-elle réellement la dynamique subjective ?
Pour cela, il faut permettre la parole ; éviter sa transformation en spectacle ; créer des espaces de réflexion et mieux comprendre le désir et les limites.Enfin, en Algérie, la violence dans la famille, notamment celle exercée par le père ou le frère, reste une réalité forte et souvent silencieuse. Dans certaines situations, la parole de la fille sur une violence intra-familiale peut être immédiatement recouverte par le déni ou la « minimisation familiale », ce qui montre cliniquement la force des mécanismes de défense collectifs face à l’émergence du sujet parlant.
La question reste ouverte : MeToo peut-il transformer la parole et la subjectivité en Algérie, ou reste-t-il un mouvement fragile face aux résistances sociales ?

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