Gaâda Ciné : Projection du «Goût de la cerise» à l’université

Le 30 avril 1999 fut le jour de la sortie d’un bijou du cinéma iranien : «Le goût de la cerise» du réalisateur Abbas Kiarostami. Ce film, qui sera projeté et suivi d’un débat par Gaada Ciné, demain dimanche 15 février à partir de 13h à l’Institut d’art de l’université Mohamed Ben Ahmed, met en lumière un homme d’une cinquantaine d’années, Badi, interprété par Homayoun Ershadi, à la recherche d’un individu qui aurait besoin d’argent pour une mission assez spéciale.
Il trouve trois personnes, un soldat, un étudiant en théologie et un taxidermiste au musée. Et chacun possède sa propre posture et conception.
Néanmoins, la particularité de l’œuvre ne s’arrête pas dans le narratif, mais bien au-delà. L’intérêt est aussi dans la mise en forme de l’histoire. Ce film approche la question du suicide, un sujet ardu à traiter dans le cinéma iranien.
Donc, Abbas Kiarostami ne le dispose pas juste comme un événement dramatique, mais en fait un dispositif filmique. Le recours au hors-champ, une technique qu’on voit souvent dans «Le goût de la cerise», est utilisé comme un espace mental. Cette technique est un principe structurant.
L’acte décisif n’est jamais montré, il est hors du cadre. Mais cela ne signifie jamais un manque, c’est purement un choix esthétique, car le plus important n’est pas l’acte en lui-même, mais la tension qui en découle. Cette technique est énormément présente dans la cinématographie d’Abbas Kiarostami, telle que «Le vent nous emportera», «Close-up», etc. Aussi, dans plusieurs scènes, le champ, contre-champ est énormément utilisé. Particulièrement en voyant la voiture (élément porteur de sens, qu’on voit souvent dans le cinéma iranien, parfois comme une figure d’autorité, dans le cinéma de Jafar Panahi, parfois une moto qui démontre le voyage dans les paysages de la banlieue iranienne dans The Song of Sparrows de Majid Majidi). Dans ce film d’Abbas Kiarostami, elle est la lisière entre Badi et le monde extérieur. C’est dans l’espace de sa voiture qu’il pense et parle de la mort.
Miroiter la tension
Quand nous sommes à l’intérieur du véhicule, ces techniques isolent les visages en gros plan, latéraux. L’extérieur, c’est le paysage, la route et même le ciel, mais sans faire muer le sang ou la parole.
Voilà la création de la dissociation entre parole et action. Nous trouvons également du Tarkovski dans ce film. Après avoir projeté pour la première fois le film en Iran, les spectateurs lui reprochaient sa longueur car le cinéaste a fait appel à des plans qui durent parfois plus d’une minute et qui créent un jeu temporel. Mais cela n’est pas anodin, c’est l’enjeu que le réalisateur a opté pour miroiter la tension et l’errance de Badi. Pour ce dernier, le suicide est une pensée méditative. Il le médite.
Également, pour créer un rythme au film, le rythme méditatif reflète la pensée de Badi. Dans la distribution des rôles, nous voyons que le soldat, l’étudiant et même le taxidermiste ne sont pas des acteurs professionnels, mais au contraire, ce sont des personnages qui se sont imprégnés de leurs rôles. Comme le disait Robert Bresson dans son documentaire autour de Mouchette : «L’acteur non professionnel peut donner des réactions infinies dans un cadre fin ».
Cet entremêlement entre les séquences, qui fait aussi la forteresse et la puissance de ce film, fait naître un langage visuel mémorable, une marque de la nouvelle vague iranienne tardive, surtout pour le cinéma d’Abbas Kiarostami.
Seddik Mohamed Yacine
