Waheed Nehab, marionnettiste et comédien, à Algérie Presse « L’audace d’un film de marionnettes made in Algérie »

Propos recueillis par Nadir O.A

Dans un paysage algérien où l’animation avec marionnettes reste encore confidentielle, Waheed Nehab signe une initiative artistique singulière. Avec son projet indépendant « Le Périple de Momo », il conjugue cinéma, marionnettes et décors entièrement artisanaux, donnant naissance à un univers visuel à la fois rare et poétique, loin des circuits traditionnels de production. Dans un pays où ce type de création se compte sur les doigts d’une main, ce projet se distingue par son audace et son originalité.
Comédien, marionnettiste et animateur, Waheed Nehab traverse théâtre, télévision et cinéma avec une signature artistique unique. Il a marqué le grand écran avec « Chroniques fidèles » survenues au siècle dernier à l’hôpital psychiatrique Blida-Joinville d’Abdenour Zahzah, présenté au Forum de la Berlinale 2024, et « Histoires Sans Ailes » d’Amar Tribeche. À la télévision comme sur scène, il se distingue par la justesse et la vivacité de son jeu, notamment dans des créations primées telles que Nadhifa ou Le Magicien Maladroit.
Dans cet entretien accordé à Algérie Presse, Waheed Nehab lève le voile sur les coulisses de Le Périple de Momo, les défis d’une production artisanale et sa vision d’un cinéma d’animation encore largement inexploré en Algérie.

Algérie Presse : Pourquoi avez-vous choisi l’animation avec des marionnettes plutôt qu’un autre style ?

Waheed Nehab : Ce choix est d’abord lié à mon parcours artistique. Ayant une longue expérience dans le théâtre de marionnettes, j’ai naturellement eu envie de faire dialoguer cet univers avec ma passion pour le langage cinématographique. L’idée était de créer une forme hybride où la marionnette ne reste pas seulement un objet de scène, mais devienne un véritable personnage de cinéma. Cette approche s’inscrit dans la tradition internationale du film d’animation avec marionnettes — une technique déjà explorée ailleurs dans le monde — mais qui demeure encore très peu pratiquée en Algérie. Pour moi, c’était donc aussi une manière d’ouvrir une nouvelle voie artistique et d’expérimenter un langage visuel différent dans notre paysage audiovisuel.

Combien de temps a duré le tournage et quelles ont été les principales difficultés ?

Le tournage s’est étalé sur environ deux mois, à notre propre rythme, et nous avons réussi à mener le projet jusqu’à près de 70 % de sa réalisation. Le principal défi pour mon équipe et moi était de produire ce film avec nos propres moyens — pour ainsi dire sans budget.Malgré ces contraintes, notre détermination n’a fait que grandir au fil du travail.
Pour moi, le manque de moyens ne doit jamais être une raison de rester les bras croisés avec la tête pleine d’idées. L’essentiel est d’oser faire le premier pas et de tenter quelque chose, même s’il ne s’agit au départ que d’une ébauche réalisée dans les règles de l’art.
Je crois profondément que lorsqu’on porte une cause ou une idée, il existe mille et une formes artistiques pour la transmettre. L’important est d’abord de comprendre le pourquoi de ce que l’on raconte, puis de maîtriser les clés de la communication visuelle et la valeur expressive de chaque plan.
Même si le film reste pour l’instant inachevé, j’ai finalement décidé, après plusieurs hésitations, de partager des extraits promotionnels sur les réseaux sociaux afin d’avoir un retour sur cette expérience artistique. Bien sûr, il serait formidable de trouver un producteur prêt à croire à ce projet et à se lancer dans cette aventure, qui serait une première dans ce domaine en Algérie.
En attendant, le fait de fabriquer son propre film, où presque tout est réalisé de manière artisanale, constitue déjà une école précieuse. Je garde l’espoir de rencontrer un producteur qui partage cet intérêt pour la marionnette et qui comprend aussi la dimension artistique et philosophique qu’elle peut porter au cinéma.

Qui fait partie de l’équipe « ART MANIP » et comment travaillez-vous ensemble ?

L’équipe est composée de passionnés qui apportent chacun leur sensibilité et leur savoir-faire au projet.
On y retrouve d’abord le comédien manipulateur Mahmoud Betahar, qui partage avec moi le travail d’interprétation et de manipulation des marionnettes. Mohamed Senissaoui, quant à lui, est un véritable homme à tout faire : il s’occupe avec beaucoup d’ingéniosité de la fabrication des décors et des accessoires. Billel Benomar apporte sa passion pour l’image et la caméra, tandis qu’El Hadi Mizani, professionnel du montage, intervient pour donner au film sa cohérence et son rythme au moment de la post-production.
Même si chacun mène sa propre vie professionnelle en parallèle, nous sommes tous réunis par une même passion pour la création. C’est cet enthousiasme commun qui nous permet d’avancer ensemble et de donner vie à ce projet.

Quels artistes ou réalisateurs vous ont inspiré pour ce projet ?

Comme on peut le constater dans les extraits déjà publiés, « Le Périple de Momo » s’inscrit dans l’esprit du « road movie », un genre que j’apprécie particulièrement. J’aime ces récits où l’aventure, le suspense et les rencontres se succèdent au fil du voyage, et où les décors deviennent presque des personnages à part entière.
Cet aspect se prête très bien à l’univers de la marionnette filmée, qui permet de créer des mondes visuels singuliers.
Parmi les réalisateurs qui m’ont inspiré, il y a notamment Tim Burton, dont l’imaginaire et les univers fantastiques ont profondément marqué le cinéma contemporain. Il a su imposer une esthétique très personnelle et convaincre les studios de The Walt Disney Company avec des mondes oniriques et des personnages qui continuent de fasciner le public.
Quant au film, il est encore en cours de développement. Le chemin peut parfois être long pour concrétiser un projet et trouver la bonne personne qui accepte de s’engager dans l’aventure de la production.
En attendant, nous poursuivons notre travail dans notre petit laboratoire de marionnette filmée, en réalisant de nouvelles ébauches et expérimentations, avec l’espoir de rencontrer un producteur sensible à cet univers artistique et prêt à accompagner le projet jusqu’à son aboutissement.

Le film est-il toujours en cours de production et avez-vous besoin de soutien pour le terminer ?

Le film est effectivement en cours de développement et notre travail continue dans notre petit laboratoire de marionnette filmée. L’ambition est de poursuivre les expérimentations et ébauches jusqu’à ce que le projet soit prêt à être produit. Nous espérons rencontrer un producteur sensible à l’univers de la marionnette filmée et prêt à accompagner le projet jusqu’à son aboutissement.

Avez-vous l’ambition de le présenter, une fois fini, dans des festivals de cinéma ?

Oui, bien sûr. L’ambition serait de pouvoir présenter « Le Périple de Momo » dans des festivals de cinéma, car ces espaces sont essentiels pour partager une œuvre, rencontrer le public et échanger avec d’autres créateurs. Les festivals permettent aussi de faire découvrir des formes cinématographiques moins courantes, comme la marionnette filmée, qui reste encore peu explorée dans notre paysage audiovisuel.
Cependant, pour qu’un film puisse réellement suivre ce parcours, il doit d’abord être finalisé dans de bonnes conditions. Notre souhait est donc de poursuivre ce travail jusqu’au bout et, si l’occasion se présente avec un soutien en production, de lui offrir la possibilité de voyager et de trouver sa place dans les festivals, en Algérie comme à l’international.

Que représente ce projet pour vous sur le plan personnel et artistique ?

Ce projet représente pour moi bien plus qu’un simple film. Sur le plan personnel, c’est une aventure humaine et une manière de rester fidèle à ma vocation d’artiste, même dans des conditions parfois difficiles.
Il est né d’un moment particulier, celui où il fallait transformer l’incertitude en énergie créative et continuer à imaginer, à raconter et à créer.
Sur le plan artistique, Le Périple de Momo est aussi une tentative d’explorer un langage qui me tient à cœur : celui de la rencontre entre le cinéma et la marionnette. C’est une recherche, une expérimentation, presque un laboratoire où j’essaie de donner une nouvelle dimension à la marionnette en la faisant entrer dans l’univers du cinéma.
Au fond, ce projet est pour moi une façon de prouver que l’imagination et la passion peuvent ouvrir des chemins, même avec des moyens modestes, tant que l’on garde la conviction de raconter une histoire qui a du sens.

Bouton retour en haut de la page