L’Autre, ce… Au secours Jean-Paul, on a dévoyé la liberté!
Par Nousnouss B.
Deuxième partie et fin
Parce qu’une image ne peut pas être déçue, elle ne peut pas être contredite, elle ne peut pas être tenue pour responsable de ses actes. Une image ne peut pas merder. Elle est figée, morte.
Mais les autres peuvent toujours interagir avec elle. Seulement dans les limites que je leur impose. Je peux effacer, bloquer, supprimer. Je garde le contrôle.
Dans la vraie vie, je ne peux pas. Dans la vraie vie, l’autre me voit vraiment. Il voit mes contradictions, mes incohérences, mes zones d’ombre. Il peut me renvoyer une image de moi insoutenable, me dire des choses que je ne veux pas entendre. Il échappe à mon contrôle.
Vois-tu Jean-Paul, à mon époque on adore le mot « liberté ». Ça me donnait beaucoup d’espoir mais j’en parle à l’imparfait car j’ai vite déchanté en voyant ce qui en avait été fait.
On se dit libres. On se dit même plus libres que jamais. « Je fais ce que je veux », « Je ne m’explique à personne », « Ma vie, mes choix ». Liberté, liberté, liberté, le mot revient sans cesse. Comme un mantra. Une justification. Sauf que cette liberté-là, celle qu’on brandit à tout va n’est qu’un fétiche. On n’est pas libres, juste inconséquent, et, si tu veux mon avis, imprécis avec le langage.
Parce que la liberté, la vraie, celle dont tu parles, est vertigineuse. Elle est angoissante.
Tu nous l’avais dit pourtant « Nous sommes condamnés à être libres ». Condamnés. Pas « bénis par la liberté », pas « célébrés dans notre liberté ». Condamnés, parce que chaque acte nous engage. Choisir, c’est renoncer. S’engager, c’est accepter que notre liberté vienne butter contre celle de l’autre.
La vraie liberté, elle vient avec une facture. Et la facture, c’est la responsabilité. Parce qu’être libre, vraiment libre, ça veut dire être responsable. Absolument responsable. De qui on devient. De ce qu’on fait. De l’impact qu’on a sur les autres. Ça veut dire qu’on ne peut pas se cacher derrière les circonstances, derrière nos « traumas d’enfance », derrière nos blessures, nos mécanismes de défense. Oui, tout ça existe. Oui, tout ça nous a façonnés dans une certaine mesure. Mais nous restons libres. Radicalement libres. Et donc responsables.
C’est terrifiant n’est-ce pas?! Mais je ne t’apprends rien. C’est tellement plus simple de se dire « je suis comme ça, c’est ma nature » ou « c’est à cause de ce qui m’est arrivé ». Tellement plus confortable.
Et c’est à l’abri de ce confort érigé en sanctuaire que la plus belle des valeurs humaines s’est transformé en abomination. On a gardé le mot, mais vidé le concept. La liberté est devenue : « je fais ce que je veux » « je ne dois rien à personne » ou encore « ce n’est pas mon problème ».
Je veux être insaisissable, fluide, non-défini. Et si tu me rappelles mes contradictions, si tu me fais remarquer l’écart entre ce que je dis et ce que je fais, tu « outrepasses mes limites », « tu ne respectes pas ma liberté », « tu es toxique », tu menaces « ma paix ». C’est la liberté du caprice. On veut le buffet à volonté de l’identité « je suis qui je veux, quand je veux, comme je veux » sans jamais avoir à payer l’addition. Sans jamais avoir à assumer que mes choix me définissent. Et j’en arrive à appeler liberté mon chaos personnel que je fais passer pour une philosophie de vie.
On a fait de notre bien-être immédiat une valeur absolue, une idole devant laquelle tout doit s’incliner. Dans ton monde, le « sérieux », c’était le bourgeois qui se croyait justifié par sa morale immuable. Dans le mien, le « sérieux », c’est l’individu qui sacralise ses propres limites pour ne plus jamais avoir à être bousculé. On traite nos mécanismes de défense comme s’ils étaient des lois de la physique. On se regarde comme des objets fragiles à manipuler avec précaution. On a oublié que la liberté est une tension, une sortie de soi, un risque.
Mais je te le demande : que reste-t-il d’une liberté qui n’ose plus la friction de peur de s’abîmer ? Que reste-t-il de nous si l’on ne se définit plus par nos actes, mais par nos évitements ?
Attention. Je ne dis pas qu’il faut tout accepter au nom de la croissance personnelle. Bien sûr qu’il est important de protéger sa paix des réelles menaces à celle-ci. Mais il y a une différence entre l’inconfort fertile et le mal-être stérile. Or on a remplacé la nuance par le réflexe.
Au secours Jean-Paul on dévoyé la liberté!
Et maintenant comment on fait pour s’en sortir? Si tu le pouvais, tu me dirais sûrement que l’authenticité…
Je t’arrête tout de suite… Est le contrepoids à la mauvaise foi, je sais. Mais laisse moi te raconte Jean-Paul. Cette époque est encore plus tordue que tu ne l’imagines, et l’authenticité n’a pas échappé au glissement sémantique qu’a subi la liberté.
L’Authenticité aujourd’hui est une « VIBE » C’est devenu un produit, une performance. Un étalage de tripes et de traumas qu’on appelle authenticité, mais qui n’est qu’une autre manière de se figer.Pire encore: On utilise ce mot pour justifier de ne pas changer. On balance ses « vérités » à la figure des gens sans filtre et sans soin, en appelant ça de la franchise, alors que c’est juste de l’égocentrisme.
On a fait de l’authenticité l’alibi ultime de nos immobilismes et de nos cruautés. La mauvaise foi au carré, Jean-Paul. Fin du Game!
Tu nous disais avec cet air agacé, que l’authenticité n’est pas une essence qu’on découvre.
Pas un code génétique existentiel. Que c’est l’acceptation qu’on n’a pas d’essence préalable. Qu’on n’est rien de fixe. Qu’on se crée continuellement par nos actes, nos choix, nos engagements.
Mais regarde ou on en est aujourd’hui. On a préféré inverser le concept. On a pris cette exigence d’impermanence, de réinvention constante, et on l’a transformée en permission d’être figés. « C’est qui je suis » a remplacé « C’est ce que je choisis de devenir ».
Alors, Jean-Paul, que fait-on ?
Tu nous rappellerais sûrement que la vraie authenticité n’est pas de dire ce que l’on « est », mais de répondre de ce que l’on fait. Elle n’est pas dans le miroir, elle est dans l’engagement. S’en sortir, ce serait comprendre que ma liberté se nourrit de celle de l’autre. Si je fuis la friction, je ne me protège pas, je me pétrifie.
Tu nous dirais qu’il n’y a pas de salut dans l’évitement. Que la seule manière de reconquérir notre liberté, c’est de réintégrer la facture. D’accepter que nos actes pèsent. De réapprendre la beauté de l’inconfort. On ne peut pas danser sans lâcher sa chaise, tu avais raison.
Quand cette peur est revenue sonner à ma porte en 2025, à plusieurs reprises j’ai été tentée de ne pas lui ouvrir. Plusieurs fois je l’ai ignorée. Tenté de « protéger ma paix » de cette visiteuse indésirable.
Mais quelque part entre la panique et le refuge, j’ai entendu ma propre voix répéter tes mots. Pas ceux que les gens citent sur Instagram, ceux que j’entendais dans ma tête en te lisant quand j’étais jeune. Et ça disait : tu es libre. Radicalement libre. Et donc responsable. Responsable de ce que tu fais avec cette peur. Responsable de si tu vas la fuir ou la rencontrer.
Alors j’ai ouvert la porte. C’était vertigineux. C’était douloureux. Ça m’a forcée à voir des choses en moi que j’aurais préféré ignorer. Ça m’a mise à nu. Transparente. Jugée. C’était l’enfer, oui. Mais c’était aussi la première fois depuis un moment que je n’avais pas l’impression de me mentir. Parce que c’est ça que j’avais oublié : la paix qu’on construit en fuyant n’est pas la paix. C’est juste l’absence de miroir. Et sans miroir, on n’existe qu’en théorie.
Alors voilà mon pari pour ces premiers jours de 2026 : je ne vais plus « travailler sur ma peur » comme on polit une statue.
Je vais l’emmener avec moi voir le monde. Je ne vais plus « protéger ma paix », je vais aller la risquer dans le regard de l’autre. Je vais arrêter de vouloir être une image pour essayer, enfin, d’être un humain.
Et c’est peut-être ça, finalement, la seule manière de vraiment s’en sortir : accepter que s’en sortir ne veut rien dire. Il y a juste le choix, encore et encore. Qu’il n’y a pas de destination finale où on devient sage et immune à la friction. Qu’il y a juste cette danse quotidienne, vertigineuse, épuisante, magnifique : celle d’être libre, responsable, et perpétuellement en train de se créer.
Mais qui, de ce coté du temps, ose encore danser ? Et à quel prix ?
