Ce que j’en pense: Du vent, mais avec facture !

Par O.A Nadir

En Algérie, il n’y a plus de médecins généralistes, il y a des généralistes de tout. Des influenceurs. Des êtres lumineux qui se filment dans l’obscurité intellectuelle avec une ring light pour seule philosophie et un code promo pour seule morale. Ils parlent vite, pensent peu, mais cadrent toujours bien. C’est l’essentiel : l’humanité peut s’effondrer, tant que le filtre tient.
Ils sont coachs en vie sans avoir vécu, nutritionnistes après deux vidéos, analystes économiques entre deux stories, et philosophes dès que la batterie dépasse les 80 %. Leur savoir est un buffet à volonté : on picore des phrases entendues ailleurs, on mâche des idées recyclées, et on sert le tout avec une confiance qui frôle l’insolence. Le doute ? Banni. Le “je ne sais pas” ? Une hérésie. L’ignorance ne se cache plus, elle se sponsorise.
Hier encore, un jeune homme expliquait comment devenir riche en vendant des formations sur “comment devenir riche”. Une « mise en abyme » qui ferait pleurer un prof de maths, mais applaudir un algorithme. Un autre donnait des conseils pour “se détoxifier de la négativité”, tout en insultant en commentaire ceux qui ne likeaient pas assez vite. La bienveillance est devenue un sport de combat, avec hashtags obligatoires et uppercuts grammaticaux.
Ils ont remplacé les anciens du quartier, ces encyclopédies humaines qui savaient tout… mais en silence. Aujourd’hui, celui qui sait ne parle plus, et celui qui parle ne sait pas. C’est une inversion des pôles : la boussole indique toujours le Nord, mais les influenceurs indiquent n’importe quoi avec conviction.
Le plus fascinant, ce n’est pas qu’ils racontent des bêtises. C’est qu’ils le fassent avec une élégance visuelle irréprochable. Le mensonge est en 4K, la vérité en mode avion. On n’écoute plus pour comprendre, on regarde pour croire. Et croire devient un réflexe esthétique. Si c’est beau, c’est vrai. Si c’est cadré, c’est validé. Descartes aurait supprimé son compte.
Et puis il y a cette obsession de “créer du contenu”, comme si le vide avait besoin d’être meublé à tout prix. Alors on remplit. On remplit de phrases creuses, de conseils gonflés à l’hélium, de succès en kit et d’échecs maquillés. Le réel est devenu une matière première qu’on transforme en fiction rentable. Une vie sans filtre ne se vend plus, elle se corrige.
À force de tout commenter, ils finissent par ne plus rien dire. À force de tout savoir, ils ne comprennent plus rien. Mais ils avancent, caméra au poing, certitude au cœur, et contradiction en bandoulière. Ce sont des experts en tout, surtout en rien, et leur plus grand talent reste de transformer le néant en influence.
Alors, on ne suit plus des idées, on suit des gens qui suivent des tendances. Une chaîne alimentaire du vide où chacun mange le cerveau de l’autre avec appétit. Et moi, au milieu de ce banquet numérique, je me demande si l’intelligence est devenue discrète par élégance… ou absente par fatigue.
La morale ? Elle aussi a son compte : elle poste rarement, mais quand elle le fait, personne ne la suit.

 

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