Nawel Mebarek, chanteuse, à Algérie Presse : « Quand la musique façonne l’esprit »
Propos recueillis par Nadir O.A

Au fil de cet entretien foisonnant, se révèlent la vivacité du répertoire musical de notre interlocutrice et, en filigrane, la substance même de son expression artistique.
Dans cette perspective, la musique apparaît comme bien plus qu’un art : elle engage une dynamique sensible, presque vitale. Elle s’inscrit dans un élan qui fait écho à ce que l’on peut nommer, avec Friedrich Nietzsche, une dimension dionysiaque du vivant. C’est dans cet esprit que nous avons interrogé, avec Nawel Mebarek, la nature même de la musique.
A la question de savoir si la musique peut être considérée comme un langage universel, capable de dépasser les frontières culturelles et les singularités individuelles, la réponse pour la chanteuse ne fait pas de doute : tout, dans le monde, relève de la musique. Le ruissellement de l’eau, le vent, le chant des oiseaux, ou encore les premiers cris d’un nouveau-né participent de cette même vibration. « Tout vibre, tout porte un rythme, tout raconte quelque chose », explique-t-elle.
La musique se présente alors comme un langage à part entière. Elle dit là où les mots se taisent et donne à entendre ce qu’elle nomme la « pulsation du sujet ». L’émotion, dans ce cadre, ne se traduit pas : elle se vit. « L’émotion ne se traduit pas, elle se ressent », résume-t-elle. Cette expérience, elle la fait concrètement sur scène. « Lorsque je prends ma guitare, des personnes s’arrêtent et se rassemblent, sans se connaître. Pendant quelques instants, il se passe quelque chose de rare : une rencontre sans mots. »
C’est dans cette logique que s’inscrit son projet « One Heart, One Music », pensé comme un espace ouvert, multilingue, capable de rassembler au-delà des différences.Si la musique touche à l’émotion, elle repose aussi sur une organisation précise. Selon l’artiste, elle s’inscrit dans une véritable « grammaire mathématique », fondée sur le tempo, le rythme et la répétition. Le solfège en révèle la structure. Mais cette structure ne suffit pas. Elle prend sens à travers l’interprétation et la sensibilité de l’artiste. De formation ingénieure, elle reconnaît cette dimension presque mathématique de la musique, tout en rappelant que l’émotion en constitue le cœur.
Créer : donner forme à l’expérience
Dans cette continuité, la création artistique ne se limite pas à une simple expression ou à une décoration du réel. Elle engage une mise en forme de l’expérience vécue. Mais créer implique-t-il nécessairement la souffrance ? « Pas du tout », répond-elle. « La création est un moyen d’expression. Elle peut traduire la joie, la douleur ou une expérience de vie. »
Elle en donne quelques exemples : Khial El Bahr, née du deuil d’une amie, Rabi Yahfedhna, inspirée de ses fiançailles, El Ferdja, qui exprime la joie et la résilience. Créer, pour elle, revient à se transformer autant qu’à se dire. « Quand je chante, je me livre et je me délivre », affirme-t-elle.
Dans cette dynamique, la musique ouvre un espace de rencontre. Le chant n’est jamais solitaire : il relie, rassemble et met en relation. À ce titre, la musique devient un lieu où le sujet se découvre à travers l’altérité. De cette dimension sociale naît une évidence : la culture se magnifie à travers la musique, qui articule l’intime et le collectif.
Dans cette perspective, le mélange des cultures constitue une véritable richesse. Il permet de créer sans effacer, d’hybrider sans uniformiser. Le travail de l’artiste en témoigne, entre influences algériennes, kabyles, mais aussi pop et rock. Cette hybridation devient un levier de création et d’ouverture.
La musique joue également un rôle éducatif essentiel. Elle développe l’écoute, la mémoire et la sensibilité.
Elle peut aussi servir d’outil d’apprentissage, notamment pour les langues. Au-delà, elle participe à l’éveil des consciences, à condition de conserver un regard critique. Dans sa capacité à décentrer le sujet, la musique se rapproche du désir : elle ne comble pas, elle met en mouvement.
La voix féminine en mouvement
La musique constitue aussi un espace d’expression pour les femmes, parfois un espace de résistance. En Algérie, leur présence évolue progressivement. De plus en plus de jeunes femmes investissent la scène musicale, portées par de nouveaux outils et de nouvelles possibilités.Dans l’organisation d’une matière sensible qui le traverse autant qu’il la façonne, le musicien accepte que l’œuvre lui échappe en partie. C’est dans cet élan que Nawel Mebarek revendique une posture d’humilité, celle d’un savoir toujours à réactualiser. « Je me considère comme une élève permanente», affirme-t-elle.
Elle poursuit aujourd’hui son parcours entre exploration musicale, nouveaux projets et préparation d’un album prévu pour 2026. A titre d’exemple, elle explore actuellement la musique andalouse au sein de El Fakhardjia, encouragée par Yacine Ferhaoui et Mme Lynda, enrichissant ainsi son parcours artistique. Pour elle, le lien avec le public reste essentiel : c’est dans cet échange que se construit sa démarche.
Pour conclure, on peut dire qu’au-delà de la musique, c’est une fonction essentielle de l’art qui se dessine : celle d’un espace de rencontre, de transformation et de liberté.
