Chèque en blanc pour travail au noir : Ces chantiers qui tuent
Enquête réalisée par Khaled Boudaoui

Il arrive qu’un travailleur entre sur un chantier le matin et que, quelques heures plus tard, sa famille doive prouver qu’il y travaillait.
En Algérie, plusieurs dizaines de milliers d’accidents du travail sont enregistrés chaque année. Les statistiques officielles donnent la mesure d’une sinistralité importante, notamment dans le bâtiment, les travaux publics et l’hydraulique (BTPH). Elles renseignent toutefois plus difficilement sur une autre réalité : celle des salariés qui exercent sans être déclarés à la sécurité sociale.
Ces travailleurs sont pourtant bien présents sur les chantiers. On les retrouve sur les échafaudages, au volant des engins, dans les tranchées ou derrière les bétonnières. Ils accomplissent des horaires, reçoivent des consignes, perçoivent une rémunération. Certains occupent même des fonctions d’encadrement. Tant qu’aucun accident ne survient, leur situation administrative peut rester inconnue. Et avec l’accident commencent parfois deux démarches parallèles : la première pour déterminer les circonstances du drame ; la seconde pour établir que la victime exerçait effectivement une activité professionnelle sur le chantier.
C’est dans cet espace, entre le travail réellement accompli et sa reconnaissance administrative, que notre enquête nous a conduits.
Oran : plusieurs accidents mortels en quelques mois
Les derniers mois ont été marqués par plusieurs accidents mortels sur des chantiers de la wilaya d’Oran. Le 14 juillet, à haï El Yasmine, dans la commune de Bir El Djir, un jeune homme de 25 ans a perdu la vie après une chute du huitième étage d’un immeuble en construction. Le 17 mai, deux hommes âgés de 54 et 56 ans étaient morts après la chute, depuis le treizième étage, d’un ascenseur de chantier destiné au transport de matériaux. En mars, à l’USTO, un homme de 44 ans avait également trouvé la mort après une chute du quatrième étage d’un immeuble en construction.
Ces accidents ne constituent qu’une partie du tableau. Au début du mois de mai 2026, 11 accidents du travail mortels avaient déjà été recensés sur les chantiers de la wilaya d’Oran, selon les données communiquées par la CNAS d’Oran.
Pris séparément, ces drames relèvent de la chronique des faits divers. Rapprochés les uns des autres, ils posent une question plus large : celle de la prévention et de l’application effective des règles de sécurité sur les chantiers.
Comment expliquer la persistance d’accidents mortels alors que la sécurité au travail est encadrée par la législation, que des contrôles sont effectués et que des obligations sont imposées aux employeurs?
Au fil de nos recherches, une autre interrogation s’est imposée : parmi les victimes d’accidents du travail, combien exerçaient sans être déclarées ?
Environ 50.000 accidents par an
Les données de la Caisse nationale des assurances sociales des travailleurs salariés (CNAS) donnent un premier ordre de grandeur. Selon la direction chargée de la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles, environ 50 000 accidents du travail sont enregistrés chaque année en Algérie. Le BTPH figure parmi les secteurs les plus exposés, particulièrement lorsqu’il s’agit des accidents mortels.
Djamel Matari, directeur central de la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles à la Direction générale de la CNAS, indiquait que ce secteur concentrait environ 22 % des accidents recensés, mais autour de 37 à 38 % des accidents mortels déclarés. Autrement dit, le BTPH représente environ un accident sur cinq, mais plus d’un accident mortel sur trois.
Djamel Matari avait qualifié la situation de « critique, voire dramatique », évoquant notamment les négligences et le non-respect de la réglementation. À Oran, il avait également insisté sur la nécessité de sensibiliser « les employeurs avant leurs travailleurs ».
Sur le terrain, la prévention ne se limite cependant pas au port du casque ou du harnais. Wahib Mokrani, chef de chantier, souligne à Algérie Presse que la sécurité repose également sur l’organisation du chantier : état et fixation des échafaudages, protection des ouvertures, présence de garde-corps, installation de lignes de vie, contrôle des équipements ou encore organisation des travaux en hauteur.
Le casque et le harnais constituent des protections individuelles. Ils interviennent, selon lui, dans un dispositif plus large associant protections collectives, contrôle du matériel, organisation des équipes et identification des risques avant et pendant les travaux.
Cette distinction est importante. Après une chute, l’attention se porte naturellement sur l’équipement que portait ou ne portait pas la victime. Mais la prévention commence en amont, dans la manière dont le chantier a été organisé et sécurisé.
Témoignages
Le témoignage de Kamel Zitouni, 56 ans, à Algérie Presse met en lumière une autre dimension du problème : celle de l’affiliation à la sécurité sociale. Chef d’équipe sur un chantier à Alger, il raconte avoir été blessé lorsqu’un madrier lui est tombé dessus, lui fracturant la jambe.
Dans les premiers jours, affirme-t-il, son employeur avait pris en charge l’achat de ses médicaments. Au moment d’engager les démarches administratives, il dit avoir découvert qu’il n’était pas affilié à la sécurité sociale. « Une planche madrier est tombée sur moi et m’a cassé la jambe. Au début, mon employeur m’achetait les médicaments. C’est après que j’ai découvert que je n’étais pas assuré depuis six ans », indique-t-il.
Selon son récit, l’accident marque alors le début de démarches administratives et juridiques destinées à faire reconnaître sa relation de travail et à faire valoir ses droits. Kamel Zitouni affirme que l’intervention de la CNAS et de l’Inspection du travail lui a permis finalement d’obtenir gain de cause.
Son cas présente une particularité qui éclaire directement la problématique de cette enquête : il affirme avoir travaillé pendant six années pour la même entreprise, occupé des fonctions de chef d’équipe et reçu quotidiennement des instructions, tout en ignorant que son affiliation à la sécurité sociale n’avait pas été effectuée. Pendant six ans, son travail existait donc dans les faits. Selon son témoignage, c’est l’accident qui a révélé le décalage entre cette réalité professionnelle et sa situation administrative.
Le chiffre que personne ne connaît
À partir de ce cas, une question se pose : combien de travailleurs non déclarés sont victimes chaque année d’un accident du travail en Algérie ?
À notre connaissance, aucune statistique nationale récente et consolidée ne permet aujourd’hui d’apporter une réponse précise. Les quelque 50 000 accidents enregistrés annuellement par la CNAS permettent de mesurer les sinistres portés à la connaissance du système de sécurité sociale. Ils ne permettent pas, à eux seuls, d’évaluer l’ensemble des accidents susceptibles de survenir en dehors des circuits habituels de déclaration.
C’est ici qu’apparaît l’un des principaux angles morts statistiques du phénomène. Un travailleur peut être parfaitement identifiable sur son lieu de travail – connu de ses collègues, de son chef d’équipe ou de l’entreprise qui l’emploie – sans nécessairement apparaître dans les fichiers de la sécurité sociale.
Il subsiste ainsi une zone difficile à mesurer, dans laquelle peuvent se croiser défaut d’affiliation, informalité de la relation de travail et sous-déclaration des accidents. Cela ne signifie pas que tout accident impliquant un travailleur non déclaré serait dissimulé. Mais l’absence d’affiliation préalable peut compliquer l’établissement administratif de la relation professionnelle.
Pour le salarié régulièrement affilié, cette relation existe déjà dans les fichiers de la sécurité sociale. Pour le travailleur non déclaré, elle peut devoir être établie après l’accident.
Témoignages de collègues, échanges téléphoniques, messages, paiements, consignes reçues ou présence habituelle sur le chantier peuvent, selon les circonstances et leur valeur juridique, contribuer à établir l’existence d’une relation de travail.
Dans certains dossiers, la première question n’est donc pas encore celle de l’indemnisation. Elle est plus élémentaire : peut-on établir que la victime travaillait effectivement sur le chantier ? La difficulté peut être encore plus grande lorsque l’accident survient peu après le recrutement. Un salarié peut commencer son activité et être victime d’un accident grave ou mortel dès ses premiers jours de travail.
L’absence d’affiliation préalable ne signifie pas nécessairement, sur le plan juridique, que la relation de travail n’a jamais existé. La législation algérienne prévoit des mécanismes permettant de faire reconnaître les droits d’un salarié lorsque l’employeur n’a pas satisfait à ses obligations d’affiliation, sous réserve que la relation de travail puisse être établie. Les ayants droit peuvent également engager les démarches prévues lorsqu’un accident entraîne le décès du travailleur.
Pour les familles, cette situation ajoute néanmoins une difficulté administrative au drame humain. Qui avait recruté le travailleur ? Qui lui donnait ses instructions ? Qui devait le rémunérer ? Des collègues peuvent-ils témoigner ? Existe-t-il des messages, des appels, des paiements ou d’autres éléments permettant d’établir sa présence et son activité ?
Dans ce type de dossier, l’accident peut donc ouvrir deux questions distinctes : comment s’est-il produit et dans quelles conditions ? Mais aussi : quelle était exactement la relation professionnelle entre la victime et l’entreprise ?
Déclarer, indemniser, protéger
Trois dimensions doivent ici être distinguées. La première concerne l’affiliation du salarié à la sécurité sociale. La deuxième porte sur la déclaration de l’accident lui-même.
Selon les procédures prévues en matière d’accidents du travail, la victime ou son représentant doit normalement informer l’employeur dans les 24 heures. L’employeur dispose ensuite de 48 heures pour effectuer la déclaration auprès de l’organisme de sécurité sociale à compter du moment où il en a connaissance. La défaillance de l’employeur ne fait toutefois pas automatiquement disparaître les droits de la victime, des procédures permettant au salarié ou à ses représentants d’engager les démarches nécessaires.
Lorsque le caractère professionnel de l’accident est reconnu, la législation prévoit notamment la prise en charge des soins médicaux, pharmaceutiques et des appareillages liés au sinistre, selon les conditions fixées par la réglementation. Des indemnités sont également prévues en cas d’arrêt de travail et une rente peut être attribuée lorsqu’une incapacité permanente est reconnue.
En cas de décès, les ayants droit peuvent bénéficier des prestations prévues par la législation lorsque les conditions requises sont réunies. La troisième dimension relève de la prévention : éviter que l’accident ne survienne.
Être déclaré ne suffit pas à écarter toute responsabilité
L’affiliation régulière d’un salarié et la déclaration d’un accident dans les délais ne signifient pas que la responsabilité de l’employeur est automatiquement écartée. Selon les circonstances, si les investigations établissent que des règles de sécurité n’ont pas été respectées, qu’un équipement présentait un danger ou qu’un manquement dans l’organisation du travail a contribué à l’accident, la responsabilité de l’employeur peut être recherchée conformément à la législation applicable.
Échafaudage dangereux, ouverture non protégée, absence de garde-corps, matériel défectueux ou défaut de prévention figurent parmi les éléments susceptibles d’être examinés lors des investigations.
En cas d’accident grave ou mortel, le dossier peut ainsi dépasser le seul champ administratif de la sécurité sociale. Lorsque les faits constatés sont susceptibles de constituer une infraction, il appartient aux autorités compétentes et, le cas échéant, aux juridictions saisies d’en déterminer la qualification et les responsabilités. La réparation du préjudice peut également devenir un enjeu pour la victime ou, en cas de décès, pour ses ayants droit, selon les circonstances du dossier.
Deux obligations doivent donc être distinguées : déclarer le travailleur et assurer sa sécurité. L’accomplissement de la première ne dispense pas de la seconde.
23.366 procès-verbaux en six mois
Les chiffres communiqués par l’Inspection du travail donnent une indication sur l’ampleur de l’activité de contrôle. En 2025, ses services ont effectué 231 296 visites couvrant plus de quatre millions de travailleurs. Durant le premier semestre 2026, 125 839 visites avaient déjà été réalisées auprès d’entreprises employant plus de 1,9 million de personnes. Ces interventions ont donné lieu, au cours des six premiers mois de l’année, à 23 366 procès-verbaux d’infraction, 70 195 mises en demeure et 19 214 observations écrites.
Dans le domaine spécifique de la santé et de la sécurité au travail, 460 procès-verbaux et 529 mises en demeure avaient été établis en 2025. Durant les cinq premiers mois de 2026, selon les mêmes données, 330 procès-verbaux et 294 mises en demeure avaient déjà été enregistrés.
Ces chiffres témoignent de l’activité des services de contrôle. Ils montrent également que des infractions continuent d’être relevées lors des visites effectuées dans les entreprises.
Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, de mesurer l’ampleur globale des manquements sur l’ensemble du marché du travail, puisqu’ils portent nécessairement sur les situations effectivement contrôlées.
L’Algérie ne se trouve donc ni face à une absence de législation ni face à une absence de contrôles. L’une des difficultés réside dans la capacité à identifier les relations de travail qui échappent aux circuits administratifs ordinaires.
Une entreprise structurée possède généralement des registres, une administration et des salariés identifiés. Le fonctionnement de certains petits chantiers peut être plus difficile à retracer lorsqu’il repose sur le recrutement verbal, le paiement direct, une forte rotation de la main-d’œuvre, plusieurs niveaux de sous-traitance ou des travailleurs présents seulement quelques jours ou quelques semaines.
Dans ce type d’organisation, un travailleur peut ainsi être parfaitement identifié sur le chantier sans l’être nécessairement dans les circuits administratifs.
Le phénomène n’est pas nouveau. En 2015, lorsque Djamel Matari dirigeait l’agence CNAS d’Alger, les opérations de contrôle avaient relevé 7 983 infractions, dont 1 879 situations concernant des travailleurs non déclarés. Ces données anciennes ne permettent évidemment pas de mesurer la situation actuelle. Elles montrent toutefois que la question du travail non déclaré était déjà identifiée par les organismes de sécurité sociale il y a plus d’une décennie.
En juillet 2026, la CNAS a lancé à Oran une campagne consacrée à la déclaration des travailleurs à la sécurité sociale et à la lutte contre le travail non déclaré. Plus de dix ans après les chiffres relevés à Alger, le sujet demeure donc inscrit dans les préoccupations des organismes chargés de la protection sociale.
Numériser pour réduire les zones d’ombre
Une partie de la réponse institutionnelle passe désormais par la dématérialisation. La CNAS a développé ses services de télédéclaration et, début 2026, plus de 80 % des employeurs avaient adopté cette procédure, selon les chiffres communiqués par l’organisme.
Affiliation des salariés, déclarations sociales, consultation des effectifs : la numérisation facilite les démarches administratives et améliore la traçabilité des déclarations. Elle rencontre cependant une limite : un dispositif numérique ne peut enregistrer que les travailleurs qui lui sont effectivement déclarés.
La modernisation des procédures peut donc réduire certaines difficultés administratives, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à faire entrer dans les fichiers une relation de travail qui n’a jamais été déclarée.
Le 19 juillet, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale, Abdelhak Saihi, a annoncé l’ouverture, à partir de septembre 2026, de réformes portant notamment sur le fonctionnement de l’Inspection du travail, la formation continue de ses agents et la modernisation de ses méthodes.
Au-delà du nombre de visites réalisées, se pose dès lors la question de leur ciblage : comment atteindre les secteurs, les entreprises et les chantiers où les relations de travail sont les moins formalisées ?
Arriver avant l’ambulance
C’est finalement vers la prévention que ramène cette enquête. Une politique de sécurité au travail peut être évaluée à travers le nombre de visites, de procès-verbaux, de mises en demeure ou de campagnes de sensibilisation. Ces indicateurs renseignent sur l’activité des institutions. Mais sur un chantier, la prévention commence nécessairement avant l’accident.
Pour Wahib Mokrani, chef de chantier, une partie essentielle de ce travail consiste à repérer les situations dangereuses en amont : vérifier l’état d’un échafaudage avant son utilisation, sécuriser les ouvertures et les zones de travail en hauteur, contrôler les équipements et s’assurer de la présence des protections nécessaires avant le début des opérations à risque.
Il insiste également sur l’importance de connaître les travailleurs présents sur le chantier, leur fonction et l’entreprise pour laquelle ils interviennent. Cette identification permet, selon lui, d’assurer un meilleur suivi des équipes et participe à l’organisation générale de la sécurité.
Deux formes de prévention apparaissent alors : identifier le danger avant qu’il ne provoque l’accident et identifier le travailleur avant que l’accident ne révèle sa situation administrative. C’est là que se rejoignent les deux dimensions de cette enquête.
Un échafaudage dangereux ne devrait pas attendre une chute pour être identifié. Un équipement défectueux ne devrait pas attendre un accident pour être immobilisé. De la même manière, la présence professionnelle d’un travailleur ne devrait pas attendre un accident pour devenir administrativement visible. Sur un chantier présentant des risques, l’efficacité du contrôle ne se mesure donc pas seulement à la capacité d’établir les responsabilités après un drame. Elle se mesure aussi à la capacité d’intervenir avant l’ambulance. Les accidents enregistrés ces derniers mois à Oran rappellent le coût humain des accidents du travail. Les quelque 50 000 accidents recensés annuellement par la CNAS donnent un ordre de grandeur du phénomène à l’échelle nationale. Les centaines de milliers de contrôles effectués témoignent, de leur côté, de l’activité des institutions chargées de faire respecter la législation. Mais une inconnue demeure.
Combien de victimes travaillaient sans être déclarées ? Combien découvrent leur non-affiliation seulement après un accident ? Combien de familles doivent d’abord établir la relation de travail de leur proche avant de pouvoir faire valoir leurs droits ?
Selon notre enquête, aucune statistique nationale récente et consolidée ne permet aujourd’hui de répondre précisément à ces questions.
Kamel Zitouni affirme avoir travaillé pendant six ans avant qu’un accident ne lui révèle qu’il n’était pas affilié à la sécurité sociale. Son cas ne permet aucune généralisation statistique. Il montre cependant comment un accident peut révéler une situation administrative jusque-là ignorée du travailleur lui-même. D’autres peuvent se retrouver confrontés à une situation comparable, parfois dans des circonstances plus graves.
Ils construisent les immeubles, creusent les tranchées, conduisent les engins et transportent les matériaux. Ils participent chaque jour à l’activité économique du pays. Ils ne sont pas invisibles sur les chantiers. Ils peuvent néanmoins l’être dans les fichiers administratifs. Et c’est là le principal angle mort : attendre qu’un accident survienne pour découvrir administrativement un travailleur que, sur le chantier, tout le monde connaissait déjà.
K.B