Parole nécrosée : L’intelligence humaine n’est pas technique

Par Adnan Hadj Mouri

 

L’intelligence artificielle déploie sa fascination au point de « nécroser la parole », pour reprendre l’expression d’Éric Sadin. Pour contextualiser le dire subjectif dans l’imaginaire algérien, déjà délité par une crise multidimensionnelle qui ne cesse de fomenter une précarité psychique empreinte de violence, l’artificialité de l’intelligence ne se soumet pas à la rude épreuve de la crise pour s’en décarcasser.

Elle déplace et refoule la crise, tout en gadgetisant une émancipation dont l’ascension culmine dans le déferlement technologique, lequel se révèle comme une « langue d’Ésope »
Le progrès se consolide ainsi dans l’illusion prométhéenne du déferlement technologique. Il séduit, fascine, multiplie les promesses d’émancipation, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il émancipe l’individu.
Dans notre contexte, nous sommes saisis par une forme d’« infobésité », nourrie par une consommation passive de la technologie. Le déferlement des objets fait légion, au point de devenir presque une « évidence ordinaire. »
Dès lors, une question s’impose à nous : pourquoi cette surcompensation matérielle, cette accumulation d’objets technologiques, sans véritablement cogiter sur l’objet lui-même ? Car tout individu semble désormais détenir l’objet dernier cri, comme si sa possession suffisait à « attester » son inscription dans le progrès.
L’objet n’est plus seulement un outil : il devient le signe visible d’une appartenance, d’une « modernité supposée », voire d’une promesse de reconnaissance.
Mais que faisons-nous réellement de ces objets ? Que produisent-ils dans notre rapport au monde, à l’autre et à nous-mêmes ? À force de consommer la technologie sans interroger ce qu’elle transforme en nous, ne risquons-nous pas de confondre l’émancipation avec la simple accumulation des moyens techniques ?L’intelligence des situations n’implique-t-elle pas déjà le fait de questionner la technique, ce qui fait dire à Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ? Il s’agit alors de saisir la question suivante : comment la technique a-t-elle pu infantiliser l’intelligence par son idéologisation?
La technique, dépourvue de principe de responsabilité, pour reprendre Jonas, ne cesse de flétrir le sens de la conscience, au point de jeter en pâture le soin psychique à une « digitalisation croissante ». Déjà que la communication devient un gadget, le soin, à son tour, se dissout dans une technicisation qui l’atomise. Ce qui se joue ici n’est pas simplement une transformation des pratiques de soin, mais une modification du rapport même au sujet : à mesure que la technique prétend « optimiser », accélérer et standardiser la relation, elle risque d’en évacuer ce qui constitue pourtant son ressort essentiel : la rencontre, l’écoute et la singularité de la parole.La question devient alors celle de la responsabilité : que reste-t-il du soin lorsque la technique, au lieu de demeurer un moyen au service de l’humain, tend à devenir la « médiation qui organise et définit la relation elle-même » ? C’est peut-être à cet endroit que l’idéologisation de la technique atteint son point critique : lorsqu’elle ne se contente plus d’offrir des outils, mais impose silencieusement une manière de concevoir l’humain, sa souffrance et jusqu’à la possibilité même de le soigner.
La technique, lorsqu’elle culmine dans l’idéologisation, ne sabote-t-elle pas déjà la « perfectibilité » ? Alors, comment ose-t-on se gargariser de l’association de deux mots qui peuvent s’avérer antinomiques : « intelligence » et « artificielle » ?Günther Anders nous invite précisément à penser le décalage entre ce que l’homme est capable de produire et ce qu’il est encore capable de se représenter. La technique peut ainsi dépasser notre faculté d’imagination et de jugement, jusqu’à produire une forme de « honte prométhéenne » : l’homme se découvre inférieur à ses propres créations. Dès lors, le problème n’est peut-être plus de savoir jusqu’où l’intelligence artificielle peut aller, mais jusqu’où l’intelligence humaine accepte de se « dessaisir d’elle-même » au profit de ce qu’elle a fabriqué. Dans ce cas de figure L’enjeu n’est donc pas de savoir si la machine peut devenir intelligente, mais de savoir ce que l’homme « abandonne de son intelligence lorsqu’il commence à confondre celle-ci avec la puissance technique. »

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