Le chaos aux portes de l’Algérie : L’ombre grandissante des fils de Zaïd

Une enquête du Financial Times, reprise cet été par la presse algérienne, a mis au jour l’existence d’un réseau régional de recrutement, de transport et d’entraînement de mercenaires piloté par Abou Dhabi, s’étendant de la Colombie jusqu’à la Somalie, la Libye et le Soudan.
Cette révélation vient corroborer, chiffres et documents à l’appui, ce que les autorités algériennes dénoncent depuis plusieurs années : une stratégie d’ingérence émiratie qui, du Sahel à la Libye en passant par le Soudan, viserait directement les intérêts stratégiques de l’Algérie.
Dans une tribune publiée par le média britannique Middle East Eye, l’analyste David Hearst décrit les Émirats arabes unis comme le véritable « chef d’orchestre » de plusieurs conflits régionaux, un acteur qui privilégie l’intervention indirecte au déploiement militaire classique. Abou Dhabi s’appuierait sur trois leviers principaux : le soutien logistique aérien, la fourniture d’équipements militaires à des groupes alliés, et l’instrumentalisation d’acteurs non étatiques comme prolongement de sa politique étrangère, le tout adossé à une stratégie d’influence internationale financée par les revenus pétroliers et déployée dans le sport, la culture et l’économie. L’auteur cite le Yémen et le Soudan comme théâtres où la main émiratie a été particulièrement active dans l’alimentation des conflits, et va jusqu’à qualifier les Émirats de complices de crimes de guerre du fait de leur alliance avec Israël pendant l’offensive sur Ghaza et en Cisjordanie occupée.
Cette grille de lecture éclaire directement les relations entre Alger et Abu Dhabi depuis 2019. Un premier coup d’éclat est venu d’un communiqué de la présidence algérienne, en janvier 2024, accusant sans le nommer « un pays arabe frère » de se livrer à des « agissements hostiles » dans la région du Sahel. Deux mois plus tard, le président algérien enfonçait le clou lors d’une intervention télévisée, affirmant que « partout où il y a des conflits, l’argent de cet État est présent, au Mali, en Libye, au Soudan », et évoquant un pays aveuglé par « l’orgueil ». L’épisode s’inscrivait déjà dans un climat dégradé, marqué en juin 2023 par l’expulsion de l’ambassadeur émirati à Alger après l’arrestation de quatre espions présumés travaillant pour Les EAU.
Au service des sionistes
La région du Sahel concentre une grande partie des griefs algériens. Des analyses évoquent une alliance de fait entre le Maroc, la Libye du maréchal Haftar et les Émirats arabes unis, organisée notamment autour d’un pont aérien vers Bamako et Gao permettant l’acheminement d’armements vers les autorités maliennes, dans un scénario que d’aucuns comparent à une réplique du schéma soudanais. Le facteur aurifère joue un rôle central dans cette présence émiratie : au Mali, deuxième producteur d’or du continent, une écrasante majorité de la production extraite proviendrait d’entreprises liées aux Émirats, tandis qu’en Libye les pertes en or attribuées à des réseaux de trafiquants se chiffreraient en milliards de dollars. Ce même schéma de financement par l’or est documenté au Soudan, où Abou Dhabi est accusé de fournir soutien logistique, armements et assistance médicale aux Forces de soutien rapide en échange de flux aurifères alimentant une économie de guerre.
Cette présence émiratie s’est développée en parallèle d’une crise diplomatique ouverte entre Alger et Bamako. Depuis, la donne a changé : en juillet 2026, Alger et Bamako ont annoncé plusieurs mesures de détente, dont le retour des ambassadeurs à leur poste et la réouverture de l’espace aérien, un mouvement qualifié par la diplomatie algérienne de retour à la « trajectoire historique naturelle » des relations bilatérales. Cette normalisation doit permettre de relancer la coopération sécuritaire à travers le Comité d’État-major opérationnel conjoint de Tamanrasset ainsi que les échanges commerciaux, restés modestes.
Cette accumulation de dossiers a fini par précipiter la rupture. En juillet 2026, le chef de l’État algérien a acté ce qu’il a qualifié de fin de toute perspective de coopération avec Abou Dhabi, affirmant détenir des preuves d’actions déstabilisatrices menées contre les intérêts stratégiques du pays, et résumant sa position par une formule frappante : là où les Émirats arabes unis mettent les pieds, le sang coule. Pour la diplomatie algérienne, la convergence entre Abou Dhabi, Rabat et Tel-Aviv sur les dossiers du Sahara occidental, de la Libye et du Sahel dessine les contours d’un axe hostile aux intérêts nationaux, dans un contexte où l’Algérie se positionne comme rempart contre l’exportation de l’instabilité libyenne et malienne vers ses propres frontières.
G. Salima
