Djallil Lounnas, spécialiste du Nord-Sahel à Algérie Presse: Sahel, le rôle d’équilibre de l’Algérie

Djallil Lounnas est professeur associé de relations internationales. Spécialiste de l’extrémisme violent en Afrique du Nord-Sahel, il est l’auteur de nombreux articles scientifiques sur le sujet et notamment d’un livre : Le Djihad en Afrique du Nord Sahel : d’AQMI à Daech publié aux éditions Les presses de la Fondation pour la recherche stratégique/Harmattan. Il revient dans cet entretien sur la situation au Sahel et les derniers événements qui ont secoué la région.
Interview réalisée par SAID OUSSAD
Algérie Presse : Le Mali en 2020, le Burkina-Faso en 2022 et le Niger, une année plus tard, que vous inspirent ces trois coups d’Etat militaires ?
Djallil Lounnas : Le Mali, le Niger, et dans une moindre mesure le Burkina, étaient les symboles de la réussite des transitions démocratiques en Afrique dans les années 90-2000. Aujourd’hui, c’est le contraire. La situation politique, économique et surtout sécuritaire n’a jamais été aussi grave. Ce sont des Etats extrêmement faibles qui ne contrôlent que peu de parties de leurs territoires, surtout dans le cas du Mali et du Burkina où l’essentiel de leurs territoires est sous le contrôle des factions armées ainsi que des groupes terroristes (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin ‘’JNIM’’, État islamique au grand Sahara ‘’EIGS’’, Ansaru Al Islam) qui se mènent d’ailleurs une guerre entre eux pour renforcer leurs positions. On est donc face à un échec complet de ces régimes issus de ces transitions.
Selon vous, quelles seraient les véritables raisons de ces renversements alors que beaucoup spéculent sur des considérations climato-économiques ?
Les raisons sont multiplies mais mènent toutes à la même analyse : la faiblesse de l’Etat. Il y a absence de sécurité, de services sociaux de bases, la situation économique est catastrophique, corruption endémique, problèmes de gouvernance très graves, absence d’investissements économiques, tensions interethniques, incapacité des armées locales à reprendre l’initiative face aux multiples groupes armés et en particulier les groupes terroristes… La liste est longue, mais c’est toujours dû à la même chose : l’Etat. L’exemple le plus frappant s’est produit en 2022 dans la région de Menaka, face à la poussée de l’EIGS, le JNIM affilié à Al Qaida est venu en aide aux Gatia et autres groupes armés locaux pour protéger les populations locales. Pire, il y a même eu en janvier dernier des membres du Conseil Stratégique permanent qui ont ouvertement demandé une alliance avec le JNIM pour contrer l’EIGS. C’est la preuve de la défaillance de l’Etat, incapable d’assumer sa mission principale : celle d’assurer la sécurité des citoyens. Dans plusieurs régions du Sahel, les groupes armés ont établi une gouvernance locale (justice, distribution de nourriture, gestion des conflits entre villages) pour compenser l’absence l’Etat. C’est dire.
Le point commun entre ces trois pays est l’ombre omniprésente de la France qui défend ses intérêts économiques en place. Quel rôle joue Paris dans le maintien de gouvernements « dociles » et pourquoi sa réaction est belliqueuse par rapport au renversement du régime de Bazoum ?
La France est l’ancienne puissance coloniale et a de nombreux intérêts économiques et sécuritaires dans la région. Maintenant pour sa réaction au Niger, il y a d’abord et tout simplement la régression de son influence en Afrique et ce depuis plusieurs années : la Centre-Afrique ou Wagner est très présente, le Mali et le Burkina ensuite. Le Niger était la dernière. On peut spéculer que justement face à cette perte d’influence, aux critiques auxquelles s’est exposé Emmanuel Macron à Paris de la part de ceux qui lui reprochent justement de se laisser faire, la France ait décidé de réagir. Il y a également les éléments économiques à prendre en considération. Paris a beaucoup d’intérêt au Niger et notamment Areva dans le domaine de l’uranium. Ensuite, il y a eu un pivot opéré par plusieurs pays vers le Niger de Bazoum: les USA, l’ONU et la France bien sûr qui a redéployé les éléments de l’opération Sabre au Niger (qui a succédé à Barkhane). Perdre le Niger, c’est perdre sa capacité militaire dans ce pays et au delà dans le Sahel.
Ces trois coups d’Etat ont renversé le statu quo qui caractérisait le Sahel. Comment analysez-vous le changement des rapports de force qui voit diminuer le poids de la France dans cette région ?
Il y a un certainement une redistribution des cartes, et à priori en faveur de la Russie puisque les regards sont tournés vers celle-ci et qu’elle pourrait envoyer des éléments de Wagner. Pour le statu quo, je ne pense pas qu’on puisse dire cela, la situation est extrêmement mouvante et chaotique depuis plusieurs années, et cela s’est aggravée surtout que depuis deux ou trois ans, on assiste à une accélération de la détérioration de la situation sécuritaire en Sahel. Un point ici important : la stabilité sécuritaire au Niger sous Bazoum était en surface. Niamey avait négocié des cessez-le-feu locaux avec l’EIGS aux frontières maliennes qui permettait de donner cette impression d’un Niger plus stable. Bazoum espérait engager un processus de négociation. Difficile alors de parler d’un statu quo.
D’aucuns estiment que la Russie a joué un très grand rôle dans la redistribution des cartes. Partagez-vous cette analyse ? Si non, comment expliquez-vous ces changements de régimes ?
Moscou a déployé depuis plusieurs années une politique africaine qui semble vouloir affermir son influence en Afrique et ce forcement aux dépens de l’influence occidentale, notamment française. La guerre en Ukraine a accéléré ce processus. Concernant le rôle exact de Moscou dans ces coups d’Etat, il est difficile de l’évaluer exactement. Elle a, au moins, et certainement facilité les choses et convaincu les meneurs de conduire ces coups en s’engageant notamment à envoyer ses troupes via Wagner et du matériel militaire pour remplacer le départ des troupes occidentales (Minusma, EUTM, Sabre, etc).
L’Algérie est, à son corps défendant, impliqué dans ce qui se passe à ses frontières Sud. Pensez-vous que sa position actuelle est la bonne ?
La situation est extrêmement complexe pour l’Algérie, directement concernée par ces événements. Il en va de sa sécurité nationale. Le Mali et le Niger auxquels il faut ajouter la Libye constituent le flanc sud de l’Algérie. Face à des Etats faibles et quasi en faillite, la présence de nombreuses factions armées, des groupes terroristes extrêmement puissants (JNIM, EIGS) et de trafics illicites à grandes échelles notamment humains (immigration illégales), l’Algérie est contrainte de jouer un rôle d’équilibre. D’un côté, éviter une intervention militaire au Niger qui pourrait plonger le pays dans un chaos complet. Et vu l’alliance Niger-Mali-Burkina vs CEDAO-France, ce conflit armé risque de prendre une dimension plus large qui pourraient bénéficier aux groupes terroristes qui sont en train de multiplier leurs actions.
D’un autre côté, Alger souhaite le retour au droit constitutionnel puisqu’elle avait développé de très bonnes relations avec Bazoum. Sa stratégie est donc axée autour de cela : éviter une intervention aux conséquences désastreuses et en même temps rétablir l’ordre institutionnel au Niger.
La feuille de route du président de la République, M. Tebboune, préconise un retour à la légitimité constitutionnelle, refusant toute intervention militaire au Niger. Une initiative d’ailleurs saluée par les capitales du monde mais qui peut se heurter à l’intransigeance de Paris devant les menaces qui pèsent sur ses approvisionnements en uranium. Cette situation est-elle juste une vision théorique ou une réalité qui peut entraîner toute la région dans la spirale de la guerre ?
Cette feuille de route correspond à l’approche algérienne au Sahel axée autour de la solution politique et de non interventionnisme. La difficulté pour l’Algérie est que les deux parties sont intransigeantes. La démarche de l’Algérie se heurte donc à ce problème. Cela étant, la perspective d’une intervention militaire de la CEDEAO semble s’être éloignée, Paris acceptant également de retirer ses troupes hors du Niger, mais il semble que tout n’est pas encore déterminé et qu’une sortie de crise est possible suivant cette feuille de route. Elle est urgente.
Le Sahel est toujours en proie aux activités terroristes des groupes armés. Ne craignez-vous pas qu’ils profitent de cette période de transition pour se renforcer davantage au Mali et au Burkina-Faso ?
Les groupes terroristes sont les grands bénéficiaires de cette situation. Politiquement et militairement, toutes les attentions sont orientées vers la CEDAO-Paris vs Mali-Niger-Burkina, entre temps, les armées de ces pays, déjà très affaiblies, subissent de plein fouet les très meurtrières attaques terroristes, ces dernières semaines. Il y a aussi le risque de reprise des combats au Nord du Mali entre les factions maliennes et Bamako ; Gao est encerclé par les groupes terroristes, une conséquence directe de ces événements. C’est dire que la situation sécuritaire est très grave.
