Des trajectoires brisées : La dépendance au bout d’un joint
Reportage réalisé par SAID OUSSAD

« Le matin, au réveil, c’est un joint sinon je passe une mauvaise journée ou du moins une journée où je ne suis pas tout à fait moi-même » ; le témoignage de Dj., 68 ans, peut être celui de S., 31 ans ou encore de A., 48 ans, addict-e-s aux psychotropes. Des trajectoires de vie qui confirment les constatations faites par A.T., un professionnel de la santé et acteur actif du mouvement associatif.
Depuis une décennie, en effet, l’addiction en Algérie est en plein essor, devenant un problème de santé publique et de société, particulièrement lorsqu’il s’agit de l’usage de drogue par voie intraveineuse. Selon A.T., cette dépendance s’est généralisée de façon précoce puisque la prise de drogue se fait vers 12 à 13 ans, à l’entrée du collège. Elle s’est également féminisée.
Dj., se rappelle de sa première fois alors qu’il n’avait que 14 ans. « C’était par curiosité puis par ennui et depuis je ne peux plus m’en passer », me raconte-t-il. Avec l’âge, il est devenu véritablement accro à sa dizaine de joints quotidien qu’il commence à consommer au réveil. « Je prends mon café, ensuite je me roule le premier joint de la journée ». Un geste devenu rituel, au fil des années, renforcé par sa capacité à aisément se procurer sa dose de cannabis.
Dj., qui travaille avec des entreprises étrangères, n’a pas de problèmes d’argent pour se ravitailler, toutefois il m’avoue que, parfois, il éprouve du mal à se procurer du kif traité de bonne qualité. « Parfois, je tombe sur de la bonne, mais souvent je dois me contenter de cannabis de qualité douteuse ». C’est aussi le lot de S., qui est obligé, me confie-t-il, à faire confiance à son dealer. « Je dépend de lui pour ma barre de shit. Souvent, je suis satisfait de la marchandise ; pourtant, il lui arrive de me refourguer de la zetla bon marché ». Tombé très tôt dans l’enfer de la drogue, S., n’arrive toujours pas à décrocher malgré son passé de sportif de haut niveau. « Le joint rythme mon quotidien ; je fume en conduisant, en travaillant devant mon ordinateur et en toutes occasions », ajoute-t-il, assumant pleinement sa toxicomanie.
Dj., tout autant que S., sont confrontés à cette difficulté de s’approvisionner en drogue de première main les obligeant à se rabattre sur une marchandise, généralement, mélangée à d’autres produits pharmaceutiques. Un cas de figure qui a tendance à se généraliser, notamment, lors d’usage de drogue dure qui s’avère malheureusement fatal pour ses consommateurs. A.T., qui s’appuie sur une étude du ministère de la Santé, évoque, à ce propos, des cas d’overdose de plus en plus nombreux allant jusqu’à provoquer la mort.
« Au début, c’est toujours gratuit… »
Pour sa part A., a commencé à se droguer à la cité universitaire alors qu’elle n’avait que 18 ans. Elle m’apprend que goûtant, pour la première fois à une relative liberté loin des yeux inquisiteurs de sa famille, elle s’est mise à la fumette par curiosité, histoire de faire comme tout le monde, mais aussi parce que son petit ami de l’époque était un grand consommateur de zetla. « Depuis, la drogue est devenue mon refuge, mon jardin secret. Elle m’aide à surmonter les moments difficiles dans ma vie et Dieu sait qu’ils sont nombreux ». L’addiction de A., l’a menée jusqu’à se construire une double vie, celle de la mère et épouse modèle en parallèle de la toxicomane, se débrouillant comme elle peut pour s’acheter sa barrette de cannabis. « Généralement, je demande à des amis, fumeurs addicts ou occasionnels, de me procurer du kif vu qu’il est quasiment impossible pour une femme de s’approvisionner dans la rue ». A ce sujet, je connais personnellement des femmes qui fument qui ont leurs propres dealers qu’elles contactent par téléphones pour se faire livrer jusqu’à chez elles.
A., se livre également sur sa dépendance au kif sans pour autant n’avoir jamais touché aux autres produits psychotropes. Une polydépendance qu’évoque A.T., expliquant qu’un grand nombre de consommateurs de drogues dites douces, particulièrement les plus jeunes, passent à autre chose. Une polyconsommation de plus en plus présente qui fait des ravages dans le milieu de la jeunesse algérienne. « Si on consomme du kif à titre récréatif pour beaucoup, l’usage des autres produits psychotropes est devenu abusif à tel point qu’il est devenu un réel problème sociétal avec des répercussions graves sur la santé physique et mentale ainsi que sur la qualité de vie des toxicomanes », admet notre spécialiste.
En une décennie ou un peu plus, la consommation des psychotropes a pratiquement explosé dans le pays, touchant essentiellement la frange juvénile de la société. Une véritable industrie s’est mise en place inondant le marché national et provoquant une série de drames parmi ses adeptes. Pour Mourad, 23 ans, fin connaisseur des mécanismes de ce trafic, le contact avec la drogue se fait généralement pendant l’adolescence pendant les années collèges et lycées. « Au début, c’est toujours gratuit, on t’offre un cachet ou deux pour voir quel effet ça fait puis, progressivement, on fini par tomber dans l’engrenage de la dépendance », m’explique-t-il.
L’enfer des drogues
Les produits les plus connus parmi les consommateurs sont la prégabaline qu’on appelle lyrica ou saroukh dans le milieu. Il possède plusieurs dérivés aux appellations plus qu’improbables comme « taxi », « milka » ou « CRB ». Mourad m’apprend aussi que son prix, 1000 dinars les trois comprimés l’a « démocratisé » parmi les junkies. C’est un médicament utilisé dans le traitement des douleurs neuropathiques, de l’épilepsie et du trouble anxieux généralisé. Ses effets les plus notables sont l’étourdissement, la somnolence et les troubles du comportement ou un sentiment euphorique ou confus selon la réaction de chacun au médicament ainsi que des troubles neurologiques comme des tremblements et des gestes désordonnés entre autres manifestations.
Le tramadol, un antalgique calmant la douleur, est également prisé par les consommateurs de psychotropes. Un produit que consomme Nabil, 25 ans, que j’ai rencontré en compagnie de Mourad. Au premier abord, ce qui saute aux yeux, c’est son état physique déplorable. Les nerfs à vif, il se tient constamment la tête entre ses mains. « Il souffre de terribles migraines », m’explique Mourad, parlant de cette fameuse « chqiqa » qui touche les consommateurs du tramadol ainsi que d’autres effets secondaires notamment les démangeaisons. Son prix, 300 dinars l’unité, attire de plus en plus d’amateurs parmi les jeunes. Nabil, les yeux dans le vide, confesse, difficilement, qu’il est obligé de voler pour acheter sa drogue.
L’autre produit phare, consommé surtout lors de soirées festives, est la MDMA, plus connue sous le nom d’ecstasy, halwa ou domino, une drogue de synthèse dérivée des amphétamines. A 1500 dinars le comprimé, elle reste relativement chère mais rencontre beaucoup de succès auprès des fêtards.
Cet aspect festif ne doit pas nous faire oublier le côté addictif de ces psychotropes, atout majeur dans sa commercialisation. En outre, A.T., attire mon attention sur l’usage des drogues injectables de plus en plus invasive. A titre illustratif, il souligne les indicateurs relevés par l’Office national de lutte contre la drogue et la toxicomanie (ONLCDT) qui démontrent que la consommation d’héroïne est en évolution d’année en année et que sa consommation est bel et bien une réalité en Algérie.
Plus récemment, ajoute-t-il, les hôpitaux déplorent les ravages créés par l’arrivée du « Subutex » chez les personnes usagères de drogues. Ce médicament initialement prescrit en traitement de substitution aux opiacés a été détourné et est consommé par voie intraveineuse, entraînant le consommateur dans un état d’addiction.
S.O
