Sécurité énergétique et dimension géostratégique : L’Algérie sur la bonne voie

par SAID OUSSAD

En avril 2022, un Haut conseil de l’énergie est créé auprès du président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune. Sa mission première est de fixer les stratégies à suivre particulièrement dans les domaines de la sécurité énergétique du pays. Pour ce faire, cet organisme devra notamment se pencher sur la préservation, le renouvellement et le développement des réserves nationales en hydrocarbures ainsi que sur le développement des infrastructures de production, de transport, d’approvisionnement, de stockage et de distribution des produits énergétiques.

En outre, le Haut conseil de l’énergie est appelé à suivre l’introduction et le développement des énergies nouvelles et renouvelables, la transition énergétique vers un nouveau modèle national de production et de consommation d’énergie en fonction des ressources énergétiques et minières nationales ainsi que le suivi des engagements extérieurs et des objectifs stratégiques à long terme du pays.
Il devra également garantir la régulation du marché énergétique algérien, l’impact de la situation énergétique nationale et internationale sur le pays, ainsi que la valorisation des ressources énergétiques et la dimension énergétique liée à l’environnement et au changement climatique.
Le suivi des alliances stratégiques et les partenariats internationaux en matière énergétique, notamment les engagements et accords commerciaux à long terme et à portée stratégique font aussi partie de ses missions.
Ces aspects, souvent méconnus du grand public, sont pourtant les éléments de base de la Nouvelle Algérie soucieuse de s’assurer une sécurité énergétique capable de définir et de protéger ses aspirations géopolitiques.
En effet, le poids de l’énergie n’est plus à démontrer dans les relations géopolitiques internationales au même titre que son corollaire, la sécurité énergétique devenue un élément vital dans ces mêmes relations stratégiques, explique à Algérie Presse, le Dr Adda Guecioueur. A ce titre, il cite les exemples du Nord Stream 1 et 2, opposant par procuration la Russie aux Etats-Unis d’Amérique, en faisant converger les concepts du « giron énergétique » et celui du « giron politique ». Notre interlocuteur évoque également l’exemple de Lula da Silva, le Président du Brésil, qui a indiqué qu’après la découverte du pétrole dans son pays, son statut et son poids et aura en tant que Chef d’Etat se sont nettement améliorés dans les forums internationaux. C’est dire.
L’économiste affirme également que « la sécurité énergétique est d’une grande importance non seulement dans l’étude des relations internationales mais surtout dans leur conduite ». Pour lui, l’absence de sécurité énergétique « en termes de disponibilité et de garantie de fourniture », représente cette épée de Damoclès qui menace l’économie, le développement et la stabilité sociale de tous pays qui en dépendent. A ce sujet, le Dr Guecioueur soutient que « le statut des pays dont la sécurité énergétique n’est pas garantie est diminué » et que dans une décennie ou deux, « ils n’auront même plus droit à la parole dans l’arène internationale ».

Le poids de l’Algérie

Si les enjeux sont cruciaux, l’ancien expert financier au Fonds monétaire arabe (FMA), convient qu’après le boycott, imposé par les USA, du pétrole russe par les pays européens, l’Algérie est devenue très sollicitée pour couvrir les déficits énergétiques du Sud de l’Europe et bien au-delà. Plusieurs Etats se bousculent pour avoir accès au pétrole algérien, ce qui induit une plus grande importance géostratégique de l’Algérie « au-delà de la Mer Méditerranée », précise-t-il. Selon sa propre lecture des événements, et « à l’heure actuelle, aucun pays ne peut imposer son diktat à l’Algérie, bien au contraire ! ».
Mais pour atteindre cette position dominante, l’Algérie a dû, dans un premier temps, sécuriser sa production en hydrocarbures avant de se tourner progressivement vers une transition énergétique appelée à suppléer les gisements pétroliers et gaziers, même si ses réserves prouvées en or noir représentent 1% des réserves actuelles mondiales. « L’Algérie n’a d’ailleurs prospecté que 10 % environ de son territoire et elle n’a pas encore touché au Nord du pays et ses eaux territoriales », tient à rappeler l’expert financier. Il insiste, en outre, à propos de ces données, en soulignant que sur la base de la consommation nationale actuelle et des réserves prouvées, « l’Algérie garantit une autosuffisance de 78 ans sans compter les futures découvertes ». Quant au gaz naturel, ses réserves prouvées, de l’ordre d’environ 4.504 milliards m³, la situe au 11e rang mondial.
Pour rappel, lors du Conseil des ministres du 21 novembre 2021, le président de la République avait insisté sur la transition énergétique ainsi que sur la généralisation de l’utilisation des énergies renouvelables en Algérie. Sur ce dernier point, il avait ordonné aux ministères concernés d’exiger à toutes les communes du pays l’utilisation de l’énergie solaire pour l’éclairage public. Actuellement, plus de 125.000 éclairages publics fonctionnent à l’énergie solaire au niveau national, selon l’évaluation effectuée par le Commissariat aux Energies Renouvelables et à l’Efficacité Energétique (CEREFE).
En effet, si les dix principaux producteurs de l’énergie photovoltaïque sont la Chine, qui se taille la part du lion avec plus de la moitié de la production mondiale (57,3 %), Taïwan (11 %), le Japon (6,9%), l’Allemagne (6,7 %), la Malaisie (5,8 %), les Etats-Unis (3 %) et la Corée du Sud (2,9 %), l’Algérie peut rivaliser dans un avenir proche puisque le pays dispose d’un des plus grands gisements solaires au monde. Ainsi, sur l’ensemble du territoire national, la durée d’insolation dépasse les 2000 MW par an et atteint 3900 heures par an dans le Sahara et les Hauts-plateaux, soit 325 jours en supposant 12 heures de soleil par jour. Le Dr Guecioueur explique que ce projet de 2000 MW consiste en la réalisation de quinze (15) centrales solaires photovoltaïques, à travers douze (12) wilayas, avec une puissance unitaire qui varie entre 80 et 220 MW0 et leur raccordement au réseau d’électricité national.

Transition énergétique

Le Commissaire aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique, Noureddine Yassaa, avait annoncé sur les ondes de la Radio algérienne que la capacité de production d’énergie solaire en Algérie avait atteint 540 mégawatts à la fin 2022, dans le cadre de la mise en œuvre du plan gouvernemental dans le domaine de la transition énergétique et de la rationalisation de la consommation. La réussite de cette stratégie repose inévitablement sur l’efficacité énergétique, la sobriété énergétique, le développement des sources d’énergie renouvelable et la promotion de l’hydrogène vert.
Même si le temps presse, l’Algérie est en train de mettre en place toutes les options disponibles des énergies renouvelables. En effet, l’une des options de la transition énergétique de ces deux dernières années reste l’hydrogène vert.
A l’occasion des festivités de célébration du 66e anniversaire de la création de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) et du 51e anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures, le Chef de l’Etat, M, Abdelmadjid Tebboune et dans une allocution lue en son nom par le Premier ministre, M. Aïmene Benabderrahmane, avait abordé ce sujet. Il avait alors indiqué que la place de choix à laquelle l’Algérie aspire dans le processus de transition énergétique dans les prochaines années repose également sur sa capacité « à adhérer aux plus efficientes solutions climatiques, à savoir l’hydrogène à utilisation « zéro pollution » ». Pour rappel, l’hydrogène vert, produit à partir d’électricité éolienne ou solaire, permet de décarboner les transports et l’industrie ainsi que de stocker de l’énergie renouvelable.
Le Président Tebboune avait souligné que l’Algérie est la mieux disposée dans ce domaine, au niveau mondial, « grâce aux nombreux atouts et potentialités dont elle recèle, notamment un potentiel considérable en énergie solaire, un large réseau électrique, sa grande superficie, des infrastructures nationales et internationales pour le transport du gaz naturel et un tissu industriel dont celui de la production de l’ammoniac et de l’hydrogène, outre un vaste réseau d’universités et de centres de recherche ».
L’Algérie œuvre actuellement à l’élaboration d’une stratégie nationale de développement de l’hydrogène, y compris l’hydrogène vert, afin de lui permettre de s’intégrer pleinement dans la dynamique mondiale en matière de transition énergétique et environnementale, avait-il ajouté, faisant de la transition climatique un enjeu de la sécurité énergétique algérienne.
Pour concrétiser les directives présidentielles, plusieurs initiatives ont été lancées pour mettre en place la stratégie nationale du développement de l’hydrogène vert. Ainsi, Noureddine Yassaa avait affirmé, le 3 octobre dernier, que plusieurs mesures ont été prises en vue de matérialiser cette politique énergétique en vue de faire de l’Algérie un centre régional de production et d’importation de cette énergie et de ses dérivés. Selon lui, la concrétisation de la feuille de route du président de la République passe, principalement, par la création de nouvelles filières dans ce domaine au niveau des secteurs de l’Enseignement supérieur et de la Formation professionnelle, ainsi qu’un plan de réalisation de quatre projets pilotes avec des partenaires étrangers.

Les directives du Président Tebboune

Cette orientation a même été saluée par l’ambassadeur de Suède en Algérie, Bjorn Haggmark ; dont le pays assure la présidence du Conseil de l’UE ; qui a affirmé que l’Algérie, fournisseur d’énergies fossiles « important et très fiable » de l’Europe, dispose d’atouts considérables pour devenir « un leader global dans la production de l’hydrogène renouvelable ».
Alliant l’acte à la parole, l’Algérie et l’Union européenne (UE) ont convenu, lors de la réunion du Dialogue politique de Haut niveau dans le domaine de l’énergie, qui s’était tenue le 5 octobre dernier à Bruxelles, d’un nouveau programme de coopération pour soutenir le développement des énergies renouvelables d’une valeur de 15 millions d’euros.
Il vise à soutenir le développement de projets d’énergies renouvelables, l’intégration des renouvelables dans le système, y compris par le biais de nouvelles technologies, l’interconnexion électrique, le développement d’une économie verte de l’hydrogène, l’augmentation des énergies renouvelables dans la production et le transport d’énergie, ainsi que l’efficacité énergétique dans les bâtiments et les entreprises publiques.
Les perspectives de coopération dans le domaine de l’hydrogène renouvelable ont également été discutées lors de cette réunion qui s’inscrit dans le cadre de la mise en œuvre du Mémorandum d’entente (MoU) sur le partenariat stratégique entre l’Algérie et l’UE dans le domaine de l’énergie, signé à Alger en 2013, qui vise à développer et renforcer les relations énergétiques tout en respectant l’équilibre des intérêts entre les deux parties.
Dans cette perspective, les deux parties ont exprimé leur volonté d’explorer la possibilité d’établir un accord de coopération sur l’hydrogène afin d’identifier des actions concrètes et des projets dans ce domaine de partenariat, a ajouté le communiqué.
Sur le terrain, l’Algerian Energy compagny (AEC), filiale détenue à 100 % par le groupe Sonatrach, a entamé des études de préfaisabilité pour l’introduction de la production de l’hydrogène vert à partir des stations de dessalement d’eau de mer (SDEM), selon son Directeur de développement, Zaamiche Sofiane. L’hydrogène sera produit au sein des stations de dessalement, selon un principe d’électrolyse, consistant à séparer l’atome d’hydrogène de l’atome d’oxygène, avait-il expliqué, ajoutant qu’il « sera récupéré sous forme de gaz et utilisé dans la production de l’énergie électrique, via des batteries à combustion ».

Hydrogène vert, biomasse, plantation d’arbres…

Outre l’hydrogène vert, le Dr Guecioueur estime que l’énergie biomasse pourrait être une sérieuse alternative au profit de la sécurité énergétique de l’Algérie. Cette énergie, rappelons-le, provient de l’utilisation des matières organiques et les principaux pays dans le monde ayant recours à la biomasse sont le Brésil, les États-Unis et l’Inde. En 2010, la biomasse et les déchets ont constitué 67,6% de la production primaire d’énergie renouvelable dans l’Union européenne.
Pour notre interlocuteur, et se basant sur le Programme des Energies Renouvelables, précise que la contribution de la biomasse, inexistante en 2015, devra être de plus en plus importante dans les années à venir et sera notable en 2030.
Outre ces sources d’énergie fossile et renouvelable, l’Algérie s’oriente aussi vers la plantation d’arbres pour l’exploitation du bois. Intervenant lors d’une conférence, tenue à l’occasion des travaux de la 26ème édition de la Journée de l’Energie, le Directeur général du Bureau national d’études pour le développement rural (BNEDER), Khaled Benmohamed, avait expliqué que la contribution de la forêt dans le domaine énergétique pourrait jouer un rôle « non négligeable » dans la transition énergétique à travers une gestion durable et économique des massifs forestiers.
Avec une production nationale en bois ne dépassant pas les 111.000 m³, M. Benmohamed avait plaidé pour un « reboisement massif », à travers des arbres à croissance rapide, afin d’arriver à une production importante. Pour atteindre cet objectif, il avait rappelé l’existence d’aires aptes au reboisement, dont la superficie est estimée à 1 million d’hectares à travers le territoire national.
Selon le DG du BNEDER, le but étant de garantir un niveau minimal d’intégration du produit sylvicole dans le cadre de la transition énergétique avec un taux de participation de 3% de bois de chauffage en équivalent pétrole, soit 4,5 millions de tonnes équivalent pétrole (TEP).
Le Dr Guecioueur considère, par ailleurs, que la sécurité énergétique de l’Algérie ne peut-être tributaire de son seul secteur des hydrocarbures, rappelant que la volatilité des prix, difficile à prévoir, rend toute planification ou programmation de l’économie difficile. « Depuis le début des années 80, le prix du baril de pétrole brut a connu quatre grandes chutes et chaque fois l’Algérie en a payé le prix », ajoute-t-il pour illustrer ses propos.
Pour lui, il faut être conscient de ces défis. Concrètement, « cela suppose une bonne lecture du marché des hydrocarbures dans les court, moyen et long termes ; répertorier les défis et les risques qui en découlent dans les court, moyen et long termes ; penser et concevoir, dans l’inclusion, des mesures appropriées avec différentes options dans les court, moyen et long termes », propose-t-il.
Pour surmonter ces défis, l’Algérie, dans le cadre de l’OPEP, avait réussi à indexer le prix du gaz naturel sur le prix du pétrole brut. Elle a également contribué à la création du groupe des pays exportateurs de gaz naturel surtout que, pour notre pays, la production et l’exportation de gaz naturel vont survivre à la production et l’exportation du pétrole brut. Aujourd’hui, la Nouvelle Algérie est en train de consolider sa position stratégique régionale et internationale en assurant, en amont, sa propre sécurité énergétique.
S.O.

 

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