Ce que j’en pense: Une bouteille à la mère
Par Moncef Wafi
Mère, à force d’écouter Renaud j’ai fini par faire comme lui. J’ai pris la mer, la nuit du doute. On était six à embarquer sur une coquille d’œuf et personne n’avait confiance en ce radeau de la méduse. Mais avait-on le choix mère ?
Mohamed était le capitaine de la traversée et c’était à lui, après Dieu et ses prophètes, que nous avons confiés nos vies. Il possédait la science de la mer d’après les anciens. Il y avait, également, Aïssa, un intello portant des lunettes et la haine du monde en bandoulière. Ses binocles étaient plus pour corriger sa vue qu’un signe extérieur d’intelligence. A ses côtés, Youcef, le chômeur. Lui, c’était une force de la nature, tout dans les bras et rien dans le ciboulot. Son sourire enfantin était un réconfort pour les blessures de la vie, cependant il ne se rendait même pas compte du monde qui l’entourait. Aïssa, l’intello, qui semblait bien le connaître, dira de lui qu’il est l’enfant du ciel et que Dieu avait refermé son livre parce qu’il était innocence.
Yahia était le plus âgé des passagers et sa barbe grisonnante trahissait le poids des ans. Il ne parlait pas et quand j’y repense je ne l’ai pas entendu articuler une seule syllabe depuis notre rencontre sur le sable mouillé de la plage de notre départ. Egalement à bord de l’aventure, Ibrahim le sage. Un saint homme avec, au front, la marque de la dévotion. Son regard avait le don d’apaiser les consciences et de réconforter les âmes tourmentées. Et puis, il y avait moi, mère, le fruit de tes entrailles, ton benjamin, le préféré de tes cinq autres fils, celui en qui tu avais placé tous tes espoirs. Mais avais-je le choix, mère ?
Mère, la mer est perfide, joueuse, elle est tout miel pour se faire fiel en un clin d’œil. Mère, la mer est cruelle comme la pire des femmes, froide comme le sol d’une morgue, immense comme le désespoir et mortelle comme la piqûre du scorpion. Mère, la mer nous a pris comme elle a pris tant de souffle, et Mohamed a pagayé pour ne pas réveiller les vagues. Aïssa avait enlevé ses lunettes qu’il essuya avec la manche de sa veste et dans son regard, on pouvait lire tout ce que le monde lui inspirait. Mère, je t’assure que ce n’est pas beau à lire. Ibrahim récita une dernière prière, regarda vers les étoiles et sourit.
Deux heures ont passé mère et le silence, seul, avait droit de parole parmi nous. Le groupe craignait de rompre le charme en tombant dans le péché de vanité. Mais mère, la mer est trahison. Un vent violent et froid souffla sur nos vies, une pluie fine puis drue tomba sur nos cadavres et la mer nous dévoila son visage hideux. Les vagues déferlèrent sur nous en rangs serrés, prêtes au combat. La peur s’invita parmi nous et s’installa avec effraction dans nos cœurs. Je vis Ibrahim faire ses ablutions et réciter tout le Saint Coran en cinq minutes. Yahia pleura tellement qu’il se transforma en liquide, nous dûmes le mettre dans un bocal de verre pour ne pas le perdre. Youcef, debout au milieu de l’embarcation, essayait de repousser les vagues, le sourire, toujours accroché à ses lèvres. Mohamed avait baissé les bras aux premières rafales de vent. Il était comme absent et fixait l’horizon bouché. Et moi mère, pendant tout ce temps, je n’ai cessé de penser à toi et mes pensées nageront vers toi, vu qu’elles ne pourront voler avec ce mauvais temps.
Ensuite, mère, les vagues sont devenues monstrueuses, gargantuesques, des montagnes d’eau aussi dures que la pierre tombale. Et puis, mère, il en est venu une, la plus grosse que les mers ont enfantée. Mère, tu peux me croire elle avait la forme de la carte géographique du pays et elle nous a broyé comme une tombe, le jour de l’enterrement lorsqu’elle enserre le fils de l’homme et que ses côtes s’entrecroisent. Mère, je suis parti pour toujours ni pour un monde meilleur ni pour une autre vie. Mère, je suis mort. Mais avais-je le choix ?