Ce que j’en pense: Baya

Par Sara Cheriet

Baya se réveille avant tout le monde, tous les jours.
Baya prépare le café, le meilleur. Pas la meilleure marque, loin de là, mais elle sait y faire pour qu’il ait un goût unique… C’est important. C’est celui qui va donner le ton de la journée, l’humeur de toute la maison, du moins pour quelques heures. C’est celui qui va lancer la journée de son petit frère. Qui va le lancer vers l’extérieur. Le premier avant qu’il ne sorte en prendre d’autres des cafés. Avant qu’il ne rencontre des amis, des voisins, qu’il fasse les courses, cherche un job, discute, se tienne au courant des nouvelles, regarde un match de foot avec d’autres, rigole avec d’autres. Mais qu’elle soit travaillée ou chômée, sa journée à lui passera et se vivra, à l’extérieur.
Sortir chaque jour pour Baya, ça remonte. Du temps de l’école. Mais ça s’est arrêté il y a longtemps. En quelle année et pourquoi ? Si personne ne sait plus vraiment, elle sait exactement… Mais pour tout le monde, ça devait arriver. A cause de son niveau, du lycée trop loin, dans l’autre ville, du prix du bus quotidien, du harcèlement, des hommes sur le trajet, du manque de moyen pour acheter les fournitures, à cause du scandale de sa copine de classe… Trop de raisons ou la raison de trop… Ça devait s’arrêter.
Depuis, Baya attend. De l’intérieur de ses murs, sa vie s’est rythmée autrement. Au tempo des autres, des tâches quotidiennes, de ce qui doit être prêt pour les autres. Elle vit au rythme des coupures d’eau, du manque d’oignons, d’huile, des bouts de paye que son frère amène. Des visites de la famille, au rythme de la maladie de son père, des ruptures de traitement. Au rythme aussi des temps morts, longs, vides. En attendant, elle regarde des séries turques, les nouvelles à la TV. Au rythme de la connexion, du réseau, des branchements qui fonctionnent ou pas, de la pluie… Elle a appris à s’adapter. Aux humeurs des autres. Au manque de travail pour son frère. Au retard des pensions de retraites. Baya vit au rythme des choses de la vie qu’elle ne peut ni prévoir, ni gérer, ni régler. Elle attend.
Baya attend et entend. Son frère, la TV, la famille, elle entend… L’augmentation du prix des cigarettes qu’elle ne fume pas. Du prix des traversées qu’elle ne fera pas. De l’avis des Algérois sur des sujets qu’elle ne comprend pas. Les recettes aux ingrédients qu’elle ne connaît pas. Les villes de son pays qu’elle ne situe pas. Elle entend parler de ces femmes qui sortent chaque jour et travaillent, une honte sans doute pour leurs parents. Elle entend parler de sa voisine qui a fui et que son frère a tué, brulé, il devait sauver l’honneur.
Elle entend et comprend qu’elle ne peut qu’attendre.
Mais Baya peut rêver, elle est encore jeune. Ça peut arriver, ça peut changer. Si plus personne ne sait vraiment comment. Elle, elle en rêve…

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