Adieu l’Artiste : Biyouna, un tremblement psychique
Par Adnan Hadj Mouri

Du point de vue de la rationalité psychique, qui tente parfois de se laisser consumer par l’aveuglement du neuronal, l’imaginaire de l’écriture implique qu’aucune littérature ne peut advenir sans une fracture intérieure préalable. C’est cette faille « constitutive du sujet » lieu du refoulé, de la division et du vacillement du moi qui conditionne la possibilité même d’une mise en forme littéraire : elle sculpte la source subjective et assure la matérialité psychique du texte.
Or, il faut constater qu’un grand nombre d’écrivains opèrent aujourd’hui une mutation inquiétante de l’acte d’écrire vers une véritable forclusion de l’intériorité. L’écriture, au lieu de se laisser traverser, altérer et déranger par l’inconscient, se ferme à lui. Elle se ligote au service d’une jouissance mortifère du Surmoi qu’il s’agisse de ses déclinaisons occidentales ou orientales et produit une textualité normalisée, moralisatrice ou identitaire, où l’acte psychique est « »neutralisé au profit d’un discours de maîtrise. » »
Dans la culture cinématographique, le jeu de certains acteurs échappe justement à cette identification groupale à un modèle censé assurer une émancipation de façade. Ce n’est pas l’imitation qui libère, mais la conflictualité psychique qui travaille le désir. Ce « tremblement psychique », que Biyouna incarne, ébranle le spectateur et refuse les rôles préfabriqués.
C’est en ce sens que nous devons rendre hommage à Biyouna, disparue à l’âge de 73 ans : une artiste qui, loin de toute conformité, habitait ses rôles comme on habite une faille, et qui savait faire entendre, à travers sa voix et sa présence, « la part indocile du sujet ».
Dans plusieurs films, Biyouna révélait peut-être à son insu que sa théâtralité sur la scène filmique n’est jamais simple performance : elle est exposition du sujet dans sa nudité psychique. À travers ses rôles, elle montre que toute existence subjective exige de composer avec ses fissures et ses manques, et non de les masquer. Le sujet de l’inconscient, tel que le souligne la psychanalyse freudienne et lacanienne, n’est jamais pleinement maître de lui-même : il est toujours traversé par des désirs refoulés et des contradictions internes. Biyouna rend cette vérité tangible : ses personnages incarnent l’influence du refoulé, de la tension entre pulsion et inhibition, pouvoir et vulnérabilité.
Chez Biyouna, quelque chose insiste : un reste, un heurt, une faille assumée. Elle joue toujours contre l’idée d’« un sujet lisse, homogène », construit une fois pour toutes. C’est cette capacité à laisser « »transparaître l’inachevé, » » le conflictuel, l’embarrassant qui fait la puissance de son art. Dans Délice Paloma, mais aussi dans À mon âge je me cache pour fumer, chaque geste, chaque intonation, chaque silence révèle que le sujet est traversé, toujours instable, toujours en tension.
Son jeu refuse la stabilisation imposée par les normes narratives ou morales. Il ouvre un espace où le spectateur perçoit la subjectivité comme un champ de forces : un réseau de conflits où désir, peur, honte et humour coexistent dans un équilibre toujours précaire. L’art de Biyouna rend visible ce que la psychanalyse appelle « le sujet barré par l’inconscient » : jamais pleinement maître de lui-même, toujours soumis à l’insistance du refoulé.
Ainsi, Biyouna incarne sur l’écran l’expérience subjective dans toute sa complexité : elle ne « joue » pas simplement un rôle, elle transforme la scène filmique en un espace où le spectateur peut ressentir ce que signifie être traversé, imparfait et » irrémédiablement divisé. »
Biyouna, par sa présence, nous rappelle que l’art véritable n’apaise jamais la faille du sujet : il la fait entendre, la laisse vibrer, et nous invite à reconnaître que la division, loin d’être une faiblesse, est le moteur même de toute création et de toute vie subjective.
Enfin : être libre, c’est se façonner en tenant compte de ses contradictions et de ses manques.
Adieu, l’Artiste. Ton engagement, toujours insu, demeure.
