Ce que j’en pense: Sur un banc rouge

>> Par Saïd Adel

Assise sur ce banc rouge, elle n’écoutait presque pas les banalités que je lui racontais ; je lui parlais du temps qu’il faisait, des bienfaits de la pluie et de l’importance d’avoir des amis sincères et loyaux. Son regard n’était pas pour moi. Il était non pas perdu, mais loin de nous, loin d’elle et loin de moi. Si seulement j’avais pu avoir ce courage des imbéciles pour l’enlacer dans une phrase qui aurait pu ramener son regard, son attention à nos pieds.
Assis sur ce banc rouge, j’ai longtemps regardé ses pieds comme les miens. Ce jour-là, la journée avait commencé par un soleil chatoyant pour se transformer en orage subit et rafraichissant. Elle portait des sandales de cuir et ses orteils étaient visibles, peints d’un mauve sombre ; je l’ai alors bien taquinée concernant ses orteils. Elle, qui n’avait que peu d’allant pour la coquetterie, se mit à rougir devant mes relances : des orteils peints en mauve dans des sandales de cuir ! Nous avons bien ri sur le chemin, sous cette pluie passagère que j’aurais voulu éternelle. Je n’ai pas osé la couvrir de cette phrase qui aurait certainement transformé ces doux moments innocents en début …en début d’histoire.
Assise sur ce banc rouge, les yeux dans le vent et les cheveux ancrés dans le vide de mon cœur, elle faisait figure de muse inaccessible au poète manquant de rimes, manquant de vocabulaire que j’étais. J’avais beau lire et comprendre Sartres, Rimbaud et Supervielle …quand venait le moment de les lui conter, je m’arrêtai comme un abruti, incapable de dire le moindre mot devant ce regard dans lequel je me perdais, dans lequel je me noyais comme une vieille barque trouée de toutes parts. Si seulement j’avais pu faire face à ce regard et l’habiller de quelques mots sincères qui auraient fait de ce moment de gêne un instant, un simple instant bien à nous, ou à tout le moins bien à moi.
Assis sur ce même banc rouge, je revois les peupliers qui nous offraient leurs ombres, je revois les autres qui, dans un élan de compréhension accompagné d’un regard complice, nous isolaient dans une bénédiction chaleureuse qui agrandissait une intimité naissante aux yeux de tous… Je revois ta gêne, je revois la mienne face à tout cet optimisme. Et pourtant …et pourtant je n’ai pas su t’étreindre dans une phrase qui aurait dû te dévoiler à moi comme une inconnue à conquérir.

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