Privatisation du CPA et de la BDL Quelques réflexions constructives

Par Dr Adda Guecioueur*

En principe toute décision prise par le gouvernement de tout état, qu’il soit algérien ou autre, doit avoir des objectifs bien clairs avec une feuille de route bien définie. La décision de privatiser n’échappe pas à ce principe et ne doit pas lui échapper sinon !

En général une mesure de privatisation, quelque soit le secteur, est supposée viser un des objectifs suivants :
Ainsi, la privatisation doit être considérée comme une stratégie réfléchie de développement. Et dans ce cadre, elle peut viser des objectifs potentiels dont la réduction du déficit budgétaire vu que le financement, à travers les dotations budgétaires ou des « mises à niveau » récurrentes, représentent un poids pour le budget de l’Etat.
A un autre niveau, la privatisation est un moyen pour le Trésor public de récupérer des fonds pour éponger un déficit budgétaire antécédent financé par le recours à la planche à billets et qui a conduit à une dette publique intérieure ingérable. Car, en fait, la dette publique intérieure n’est que l’accumulation des déficits budgétaires successifs antérieurs.
Par ailleurs, la privatisation ne doit pas être limitée à une seule opération mais doit reposer sur une série d’actions dans le moyen et long termes avec une synergie entre les différentes actions. Cette stratégie doit reposer sur une feuille de route bien précise avec des « paliers de réflexion » qui peuvent induire un changement dans la feuille de route.
La privatisation ne se limite pas exclusivement à ouvrir le capital à une entité publique existante. Dans son sens large, la privatisation signifie ouvrir l’économie au secteur privé en lui permettant de créer plus facilement des entreprises dans plusieurs secteurs.
Enfin pour réussir, la privatisation nécessite un consensus économique et social de la classe politique dans son sens le plus large.
Il serait judicieux de mentionner que certains pays de la région, dont la Tunisie, le Maroc, la Jordanie et l’Egypte, ont été amenés par le Fonds Monétaire Internationale (FMI) et la Banque Mondiale, sous le couvert de la « dual conditionnalité » à entamer des opérations de privatisation dans le cadre des programmes d’ajustements structurels. C’est dans ce cadre qu’ont lieu les privatisations des années 1990 en Algérie.
Un autre objectif serait d’embrasser l’économie de marché comme stratégie de développement économique. Dans ce contexte la privatisation viserait, dans le moyen terme, à créer une concurrence loyale entre les acteurs d’un même secteur économique et, dans le long terme, une économie de marché dont l’apothéose serait un capitalisme populaire et dont l’instrument serait un marché financier mur et vibrant symbolisé par une bourse dans le sens propre du terme. Ceci représente la « démocratisation de l’économie ».
On peut être enclin à considérer la distribution par l’Etat algérien d’appartements aux citoyens, dans le cadre de la vente des biens vacants ou des nouvelles formules telles que l’ADL, comme une opération de privatisation et donc d’accès aux citoyens à la propriété privée. Bien plus, la distribution des terres agricoles aux agriculteurs rentre, bel et bien, dans le cadre de la privatisation.
Dans ce cadre, il est pertinent de se poser les questions suivantes et bien plus : Sur quelles bases le CPA et la BDL ont été choisies ? Les mieux performantes ? Les moins performantes ? Le portefeuille clients le plus large ? Le portefeuille clients le moins large ? Qu’adviendra-t-il des 30% des capitaux récupérés ? Versés aux réserves de la banque ? Réinvestis en ouvrant de nouvelles agences pour améliorer la bancarisation du système bancaire national ?
A ce stade, il serait judicieux de mentionner qu’avant sa mort, Feu le Président Houari Boumedienne avait demandé une étude intitulée « Le Rôle et la Fonction Sociale du Secteur privé » alors que les conclusions de cette étude devaient être présentées au IV Congrès de FLN auquel il n’a pas pu malheureusement y assister. Cette étude, à laquelle j’ai participé, aurait pu bouleverser la stratégie de développement de l’Algérie.

Objectifs des choix du CPA et de la BDL

Selon Algérie Presse Service (APS), la privatisation du CPA et de la BDL, à concurrence de 30%, rentre dans la cadre de la réforme du système bancaire algérien qui doit être entamée en 2024.
Selon la même source, on a souligné, en Conseil des ministres, « l’impératif de prendre en ligne de compte, lors de l’opération d’ouverture du capital des deux banques publiques, à savoir le Crédit populaire algérien (CPA) et la Banque de développement local (BDL), les méthodes de gestion modernes, d’autant que l’opération vise à associer le secteur privé à la gestion de ces importants établissements financiers, la prise de décisions économiques et la création d’un climat concurrentiel avantageux pour nos concitoyens parmi les clients des banques ».
A ce titre, le Délégué général de l’Association des banques et des établissements financiers (ABEF), a estimé, dans une déclaration à l’APS, que les orientations du président de la République portant ouverture du capital des deux banques publiques améliorera la compétence de la gestion du secteur bancaire et de la gouvernance de son administration, à travers le nouveau statut de l’établissement bancaire.
« Ceci permet de recourir à l’appel général à l’épargne, à travers la Bourse d’Alger et de soumettre la banque à l’obligation de révéler les informations financières générales de la banque, d’autant que l’entrée sur le marché financier requiert la consécration du principe de transparence », a-t-il ajouté.
La transparence permet de créer un climat de confiance auprès des investisseurs, vis-à-vis du marché, à travers l’entrée de « deux banques qui jouissent d’une bonne santé financière », a fait savoir M. Belaid qui a précisé que l’entrée en bourse permettra aux investisseurs publics et privés, aux individus et aux compagnies d’assurance, de prendre part à ce processus, à même de « promouvoir les performances et la gouvernance, créant ainsi un climat concurrentiel favorable aux clients des banques ».
Selon ces déclarations, l’année 2024 sera celle de la réforme du système bancaire algérien qui verra l’adoption d’un nouveau « statut de l’établissement bancaire ».
Peut-être, aurait-il été plus judicieux de procéder à la privatisation du CPA et de la BDL ou autre institution étatique après pas avant l’adoption de ce nouveau statut de l’établissement bancaire ! L’opération de privatisation devrait insérer dans la nouvelle vision que ce nouveau statut est sensé mettre en place.
Selon les déclarations des Autorités, telles rapportées par l’APS, les objectifs de la privatisation du CPA et de la BDL seraient liés aux « méthodes de gestion modernes » ; « associer le secteur privé à la gestion de ces importants établissements financiers et la prise de décisions économiques » et la «création d’un climat concurrentiel avantageux pour nos concitoyens parmi les clients des banques ».

Reprenons ces objectifs visés dans cet ordre.
1- Méthodes de gestions modernes :
Il n’est pas nécessaire de privatiser une banque ou toute autre entité pour introduire des méthodes de gestions modernes. Ceci nécessite, entre autres, une révision du cadre légal et ‘régulatoire’, la révision de la méthode de filtrer et de nommer le management des banques, la responsabilisation de management à travers l’indépendance financière des banques, la création des unités ou service d’audit interne et donner à l’auditeur interne sa fonction réelle dans l’entité, introduction des méthodes modernes de comptabilité et d’audit, revoir le profil des commissaires aux comptes ce qui permet d’éviter le « maquillage » des comptes, ouvrir le conseil d’administration à des personnes tierces indépendantes ayant une expertise avérée dans le domaine, introduction de systèmes d’information modernes et internationaux tels que Reuters et Bloomberg ce qui permet l’accès à l’information en temps réel et donc une meilleure prise de décision, introduction d’un système de notation des banques…
2- Associer le secteur privé à la gestion de ces importants établissements financiers et à la prise de décisions économiques :
Cet objectif ne peut être atteint sans permettre à l’investisseur privé de faire partie, de plein droit, au management de la banque. La question qui se pose : « est-ce qu’une privatisation de 30% distribué à des milliers sinon des millions de petits investisseurs, et donc dilution des votes, assure la participation à la prise de décision ? Des mesures doivent être prises pour garantir les droits des intérêts minoritaires.

3- Création d’un climat concurrentiel avantageux pour nos concitoyens parmi les clients des banques :
Un tel objectif ne nécessite nullement la privatisation d’une banque ou de toute autre institution. Pour réaliser un tel objectif, il serait judicieux de revoir les spécialisations des banques, la politique monétaire, et surtout les méthodes de fixation des taux directeurs de la Banque d’Algérie, l’autonomie de gestion et financière du management des banques, de filtrer les choix des nominations et « fins de services » des managers des banques, créer une concurrence entre les managers des banques publiques à travers les sanctions positives et négatives tout en revoyant leurs salaires et autres avantages et éviter les « musical chairs » entre les banquiers, revoir la composition de leurs conseils d’administration en intégrant des tierces personnes ayant des expertises, si possible internationale, avérée, instituer la formation de tout le personnel.
Une anecdote me vient à l’esprit. J’ai vu de mes propres yeux dans un petit magasin londonien de pièces détachées pour voitures la pancarte suivante « Nous répondons à vos appels téléphoniques à la deuxième sonnerie et au comptoir vous étés pris en charge dans les cinq minutes de votre entrée». Pour comprendre l’importance de cette pancarte, téléphonez à nos banques ou banquiers !
Ce qui précède répond parfaitement à la déclaration du Délégué général de l’Association des banques et des établissements financiers (ABEF), qui estime que « l’ouverture du capital des deux banques publiques améliorera la compétence de la gestion du secteur bancaire et de la gouvernance de son administration, à travers le nouveau statut de l’établissement bancaire »
A suivre

*Fondateur / Directeur Général de IBS, International Business School
Ancien Professeur d’Université-Algérie, Jordanie
Ancien Expert financier au Fonds Monétaire Arabe, Abu Dhabi, EAU

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