Ce que j’en pense: J’ai oublié mon cœur…

Par Saïd Adel

J’ai oublié mon cœur sur une fleur au bord d’une rivière qui traverse une petite vallée sinueuse et verdoyante. Au bord de l’eau, la fleur se courba sous le poids de mon cœur et s’inclina pour saluer le bras de rivière qui s’écoulait près de ses racines, sans se plaindre du fardeau de ce cœur qu’elle trouvait plutôt léger. J’étais alors bien jeune et regardait cette fleur comme on regarde un livre pas encore ouvert, pas encore lu, mais dont le résumé suffisait à un entendement limité. J’étais alors bien naïf et voyait en cette fleur un avenir fait de bonnes intentions et de rêves formulés en vers dans un monde bâti sur une prose sèche qui bannit les poètes.

J’ai oublié mon cœur accroché à un cactus sur le flanc d’une colline escarpée, caillouteuse et jalonnée de figuiers de barbarie. Là…sous une chaleur assommante et une sécheresse qui bride une verdure rare, toutefois suffisante, il se tient au milieu des figues et comme elles, il n’est plus d’une seule couleur et comme elles, il s’est entouré d’épines pour protéger les quelques sensations sucrées qui lui restaient encore. J’avais alors un peu parcouru le monde, compris l’essence de quelques livres, panser quelques blessures et goûter à cette amertume des revers qui, en plus d’obscurcir le regard qu’on a des autres, assombrit le reflet que l’on a de soi-même. J’avais alors ouvert les yeux sur la méchanceté et l’envie et luttait en silence afin de ne pas être contaminé, afin de ne pas être englouti par l’aridité des bien-pensants.

J’ai oublié mon cœur au milieu d’un désert de pierres, où les nuits sont glacées et les journées brûlantes et où ces mêmes pierres finissent par se briser à force de passer d’un extrême à l’autre. Je ne le vois pas, mais il est là couvert de plusieurs couches de sable dont le vent, tantôt chaud tantôt froid, l’a habillé au fil des jours, au fil des nuits…je ne le reconnais pas parmi ces pierres auxquelles il ressemble, je ne l’entends plus battre au milieu de celles dont il mime l’immuable silence. J’ai depuis compris que j’étais moins vivant que je ne le croyais, plus sourd aussi…Mes indifférences se multiplient, mes silences se prolongent et mes regards se détournent pour se focaliser sur un nombril comme si c’était un large ciel étoilé. J’ai depuis compris qu’il est des morts plus vivants que moi tant leurs idées, leurs paroles et le souvenir de leurs sentiments tonnent encore dans les cœurs et les âmes de ces désespérés, abandonnés de tous et habillés d’une rage que je ne ressens plus, que nous ne ressentons plus…hélas.

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