Ce que j’en pense : Le Trou

Par Said Adel

Il y a quelques jours, un hasard justifié par la perte d’une vieille tante grabataire dont l’état de santé n’avait plus d’issue, me mit en face d’un trou. Cette vieille dame avait, toute sa vie durant, été proche de celles que l’on n’osait pas approcher, par condescendance, par crainte ou tout simplement par ignorance. Elle savait voir les invisibles. Celles qui, pour tout un chacun, n’étaient que des petites mains qu’il fallait savoir agencer, nourrir et chichement payer, étaient pour elle des compagnes dont elle savait prendre soin. Elle le faisait certes avec rudesse mais toujours avec générosité de telle sorte que les employées de maison ne se sentaient jamais rabaissées, tout au plus secouées.
Le trou était là à mes pieds, fraichement creusé le matin. La terre et les pierres, qui avaient été extraites, étaient arrangées en petits monticules sur lesquels trônaient une vieille pelle et trois dalles de bêton ainsi qu’un jerrican d’eau en plastique bleu. Je m’avançais et constatais que le trou n’était pas très profond et encore moins large. Une odeur de terre mêlée d’un relent de concombre émanant des quelques cactus qui fleurissaient au milieu du cimetière me laissa pensif et troublé en même temps. Ce petit espace allait être l’ultime destination d’un voyage de plus de quatre-vingts ans…le cortège mortuaire que j’avais précédé de quelques instants venait de passer les portes du cimetière.
La vieille dame n’avait jamais voyagé bien loin, sauf une fois pour un pèlerinage à la Mecque et chaque année elle se promettait d’y retourner sans que cela ne se fasse. Elle n’eut pas d’enfants et son mari, un petit commerçant de la ville, mourut une vingtaine d’années plutôt. Dotée d’un caractère fort, elle sut rester autonome et ne s’encombrait guère des semblants et des mondanités. Elle aimait avant tout sa petite maison de pierres nues, située au milieu d’autres maisons pareilles à la sienne, dans une petite bourgade habitée par des gens simples aux revenus modestes mais aux cœurs vivants et qui, le soir, venaient frapper à sa porte. Ils frappaient et entraient sans attendre, l’un pour donner un pain chaud, l’autre pour offrir un peu de soupe ou simplement pour échanger quelques mots.
Le trou était maintenant refermé, transformé en haut monticule de terre couvert d’une grosse pierre que viendra remplacer dans quelques jours une pierre tombale avec un nom et une date de naissance. Dans l’air circule toujours, pour quelques instants, la poussière que les mouvements de pelles rapides ont fait lever. Quelques voisins s’attardent encore, les deux mains ouvertes pour une dernière prière. D’autres en profitent pour sillonner le cimetière à la recherche de tombes de parents qu’ils n’ont pas vu depuis un certain temps…
Je quitte le cimetière avec la mine qui sied à l’endroit, triste et silencieux, ma marche est lente et mon regard passe d’une pierre tombale à une autre, d’une date à une autre, d’un nom à un autre…sur mon chemin je croise le préposé au cimetière, il pousse une brouette dans laquelle se trouvent une pioche, une pelle et trois dalles de béton. Il a le sourire aux lèvres et a l’air presque joyeux…
Un autre trou à creuser sans plus tarder…

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