Sarah Layssac, chanteuse et comédienne, à Algérie Presse : «Construire des ponts fait partie de mon travail d’interprétation»
Entretien réalisé par O.A Nadir

Artiste plurielle, à la fois chanteuse, comédienne et voix affirmée du cinéma franco-algérien, Sarah Layssac appartient à cette génération d’interprètes qui font résonner les identités et les mémoires des deux rives.
Formée à l’École Internationale Jacques Lecoq, elle y étudie le travail du corps, la précision du geste et la parole juste, nourrissant une présence scénique rare. Née en Algérie, elle décroche très tôt ses premiers rôles au cinéma, notamment dans «Alger by Night» de Yanis Koussim. Elle se révèle ensuite au grand public dans «À mon âge je me cache encore pour fumer» de Rayhana, puis dans «Vent divin» de Merzak Allouache où elle incarne Nour, un personnage intense et inoubliable.
Elle poursuit sa carrière entre le cinéma et la télévision, jouant également dans «Qu’est-ce qu’on a encore fait au Bon Dieu ?» et dans la série «Miskina» (Amazon Prime) où elle incarne Nadia. Elle prête aussi sa voix à des projets de doublage, notamment au personnage de la sorcière Kandisha dans le film d’horreur éponyme. Engagée dans la transmission, elle accompagne des jeunes comédiens au sein d’ateliers et de formations, convaincue que l’art est avant tout un espace de liberté intérieure.
Algérie presse : Vous avez joué dans des films engagés comme «Vent Divin» de Merzak Allouache ou «À mon âge je me cache encore pour fumer». Qu’est-ce qui vous attire dans ces rôles puissants ?
Sarah Layssac : Les rôles de Nour dans «Vent Divin» de Merzak Allouche et de Nadia, dans «A mon Age je me cache encore pour fumer», sont diamétralement opposés, mais elles sont deux femmes qui possèdent la même force de conviction. Elles sont puissantes et rivalisent même avec l’homme, car elles sont dans l’action, elles vont au bout de leur chemin de pensée. J’ai aimé interpréter ces rôles car ils sont loin de moi et construire des ponts entre nous fait parti de mon travail d’interprétation. Néanmoins, en cherchant bien, je finis toujours par trouver des points en commun entre les personnages que j’incarne et moi. Je brode alors cette petite dentelle afin d’être la plus convaincante possible au sein du récit de l’histoire qui m’a été confiée par le ou la réalisateur(ice). Pour moi être féministe est une démarche humaniste et qui va de soi, à l’époque ou l’on vit il faut prendre l’art comme un espace libertaire, je me sens chanceuse de pouvoir exercer ce métier, qui me permet de m’exprimer en tant qu’humaine au travers des personnages que l’on m’offre d’incarner.
Le cinéma algérien vit une nouvelle dynamique ces dernières années. Comment percevez-vous son évolution et la place des actrices d’origine algérienne dans cette scène ?
Oui, le cinéma algérien est en train de muter, à mesure que de nouveaux cinéastes prennent place dans cet espace de création, j’aime à me dire qu’il évolue et que les histoires se renouvellent, avec de nouvelles formes, d’autres récits rapportés par des narratrices et narrateurs qui se diversifient. Je peux aussi constaté qu’il y a plus de rôles féminins, et qui plus est émancipés, modernes, puissants à l’image de la femme algérienne telle que je la perçois et surtout telle qu’elle est. Du côté de ma mère qui est algérienne, je n’ai eu que des modèles de femmes puissantes, profondes, intelligentes, cultivées, j’en suis très heureuse et je puise ma force en elles. Et les femmes présentent en Algérie : cinéastes, actrices, productrices, techniciennes, directrices de castings, agents sont plus que des battantes, le chemin est encore long bien sûr, mais il est entamé et cela augure de belles choses.
Vous avez également participé à des projets en France, comme la série Miskina. Comment vivez-vous cette double appartenance entre les deux rives ?
Je suis très fière d’être à la fois Algérienne et Française, cela n’a pas toujours été une position évidente et simple pour se repérer dans la vie, la double culture devient une richesse et une force que lorsque l’on comprend qu’il n y a pas de choix à faire entre les deux.
Je pense que c’est la maturité qui a levé cette pression constante que je m’infligeais inconsciemment… je dis bien «inconsciemment» car j’ai toujours tenté de me raconter autant comme une algérienne que comme une française. Même lorsque j’étais chanteuse de métal, je portais un foulard à pièce autour de la taille et je dansais oriental comme j’ai pu l’apprendre lors des mariages où, petite, je me rendais lorsque je vivais encore a Skikda. J’ai fait aussi des choix artistiques qui ne me mettaient pas dans des cases, pour rester cet être libre doté d’une double culture.
Vous êtes aussi formatrice au sein de l’association «1000 Visages». Qu’essayez-vous de transmettre aux jeunes comédiens que vous accompagnez ?
J’ai été formatrice durant trois ans au sein de l’association «1000 visages», depuis je coache des jeunes pour la prise de parole en public, l’éloquence…je coache aussi des acteur(ice)s, je prépare parfois au castings et je fais aussi du coaching en développement personnel.
Ce que je souhaite transmettre par dessus tout, c’est que toute notre vie nous nous évertuons à tenter d’être une autre personne, et que la clé finalement se situe au sein de nous même. Notre être, c’est lui le plus intéressant, alors pour prendre un exemple, lorsque mes élèves me regardent avec des yeux ronds en cherchant des réponses sur ce qu’est le jeu d’acteur, je ne cherche pas qu’à leur transmettre des outils pour exprimer la joie, la colère ou autre, mais je leur transmets l’idée qu’ils peuvent choisir d’exprimer leur joie, leur colère à leur manière et c’est ce qui fera leur singularité parmi des milliers d’autres qui comme eux auront choisi le métier d’acteur. Ce que je fais, c’est transmettre modestement ce que j’ai compris avec l’expérience, et ce que j’aurais aussi aimé que l’on me transmette.
Entre cinéma, théâtre et doublage, quel domaine vous inspire le plus aujourd’hui ? Et quels sont vos projets à venir ?
J’ai toujours été une touche à tout, malgré moi, alors que je ne pensais pas être de nature aventureuse.
Mais avec le recul, je constate qu’après toutes ces années, j’ai fait beaucoup de choses très diverses.
Je n’ai pas de préférence, c’est une question de phase de vie, j’ai éprouvé durant ces deux dernières années, le besoin de me retrouver, et de ne pas être forcément sur scène, ni face caméra, mais plutôt dans l’ombre des studios de doublage et ambiance, ou metteuse en scène et c’était très bien.
A présent, je sens à nouveau le désir ardent de remonter sur les planches, et de jouer, de m’amuser. L’introspection, n’est pas toujours agréable car parfois elle peut subvenir à un moment ou l’on ne s’y attend pas, on ne la choisi pas toujours, mais elle est toujours salutaire. Elle remet les idées en place et en tant qu’actrice, j’en ai besoin. C’est une sorte de boussole.Je suis en train de développer un projet d’écriture qui a un rapport avec mon enfance à Skikda, et des projets de tournages entre la France et l’Algérie sont prévu pour bientôt.
