Après quatre ans de brouille/ L’Espagne revient en force en Algérie

Les exportations espagnoles vers l’Algérie sont passées de 332 millions d’euros en 2023 à 2,133 milliards d’euros en 2025 — un bond de plus de 500 % qui résume à lui seul l’ampleur du dégel entre Alger et Madrid. C’est dans ce contexte que le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a effectué hier une visite officielle de travail et d’amitié en Algérie, la première d’un chef de l’exécutif espagnol depuis quatre ans, marquée par des tensions liées au dossier du Sahara occidental.
Accueilli par le Premier ministre algérien, Sifi Ghrib, à son arrivée à l’aéroport international Houari-Boumediène, le Premier ministre espagnol a été reçu en audience officielle par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, au palais d’El Mouradia.
À l’issue de leur entretien en tête-à-tête, les deux dirigeants ont livré une déclaration conjointe à la presse. Le président Tebboune y a indiqué que les discussions avaient porté sur le dossier du Sahara occidental, ainsi que sur la situation au Sahel et la crise libyenne, précisant que les deux parties s’étaient accordées à poursuivre le dialogue et à soutenir les efforts onusiens et multilatéraux en faveur de solutions pacifiques, conformes au droit international et à la Charte des Nations unies.
Le chef de l’État a également réaffirmé la position algérienne selon laquelle seule une solution politique et pacifique est envisageable pour les dossiers régionaux, tout en abordant les développements au Moyen-Orient et les tensions dans le Golfe. Sur la question palestinienne, il a fait savoir qu’il avait exprimé à son homologue espagnol la satisfaction de l’Algérie devant la position adoptée par Madrid, la qualifiant de position honorable.
Sur le plan bilatéral, le président Tebboune a précisé que les entretiens avaient également porté sur la coordination en matière de lutte contre la migration irrégulière, la traite des êtres humains et la criminalité transfrontalière organisée, ainsi que sur la facilitation de la circulation des personnes entre les deux pays. Il a évoqué un « nouveau souffle » dans les relations algéro-espagnoles, de nature à stimuler les opérateurs économiques et à ouvrir de nouvelles perspectives de partenariat. Il a en outre exprimé le souhait d’un rôle plus actif de l’Espagne, au sein de l’Union européenne, pour rééquilibrer les relations économiques entre Alger et Bruxelles, notamment via la relance du Conseil d’association algéro-européen, resté inactif depuis 2020. Sur le volet énergétique, il s’est dit satisfait du partenariat en cours, tout en appelant à une coopération plus large dans les énergies renouvelables.
Ces engagements politiques s’appuient sur une dynamique commerciale déjà tangible. Le volume global des échanges entre les deux pays a atteint environ 8,43 milliards d’euros, permettant à l’Espagne de réduire son déficit commercial vis-à-vis de l’Algérie de 22 %. Sur les seuls quatre premiers mois de 2026, les exportations espagnoles ont déjà atteint 803,6 millions d’euros. D’autres estimations, portant sur l’ensemble de l’année 2025, situent le volume des échanges bilatéraux autour de 8,5 milliards d’euros — soit près de 10 milliards de dollars —, avec plus d’une centaine d’entreprises espagnoles désormais actives sur le marché algérien.
Une reprise commerciale spectaculaire
Cette dynamique avait déjà été relevée par le président du Forum d’affaires algéro-espagnol, Abdallah Seriai, qui évoquait début 2026 un volume d’échanges franchissant le seuil symbolique des 10 milliards de dollars. Du côté espagnol, la Chambre de commerce d’Alicante confirmait elle aussi ce retournement : son responsable de la zone internationale, Luis Ferrero Roselló, notait que les exportations, en forte baisse en 2022 et 2023, avaient recommencé à progresser en 2024, retrouvant quasiment les niveaux de 2021.
Invité de la Radio nationale, le président de l’Organisation algérienne du commerce et de l’investissement social, Jaber Bensedira, a salué, lui, une visite qu’il juge particulièrement significative, survenant après plusieurs années de tension dans les relations bilatérales. Il l’a qualifiée d’occasion précieuse pour relancer les relations et les échanges, notamment sur le plan économique, rappelant que les investisseurs espagnols constituent un appui important dans les échanges commerciaux entre les deux pays.
Selon lui, l’Espagne a désormais pris conscience que l’Algérie est un partenaire économique incontournable, en particulier grâce au climat favorable qu’elle offre à travers des avantages tels que les exonérations fiscales et douanières et la facilitation des procédures d’exportation — des dispositifs qui, précise-t-il, ont été particulièrement bien accueillis par les opérateurs économiques espagnols. Il a également indiqué que des compagnies maritimes espagnoles ont signé plusieurs accords avec le port d’Alger, considéré comme une porte d’entrée vers l’Afrique et un point de passage stratégique pour l’exportation de produits espagnols vers le continent, citant notamment la ligne maritime Alger-Nouakchott-Nouadhibou-Dakar.
M. Bensedira a par ailleurs souligné l’attrait croissant du marché algérien pour les opérateurs espagnols, illustré par les visites successives de cinq chambres de commerce espagnoles venues explorer les opportunités commerciales et d’investissement. Il a enfin relevé que l’Algérie exporte aujourd’hui vers l’Espagne divers produits nationaux — dattes, huile d’olive, fruits, céramique, entre autres —, ce qui place, selon lui, la relation bilatérale sur une trajectoire gagnant-gagnant.
Au-delà du volet énergétique historique, la visite de Pedro Sánchez, accompagné d’une importante délégation patronale, cible six domaines prioritaires pour les entreprises espagnoles : le dessalement et la gestion de l’eau, les infrastructures ferroviaires et routières, l’agroalimentaire, l’ingénierie et le BTP, la transition énergétique, ainsi que la coopération dans le domaine de la défense et de la sécurité. Plus de 100 entreprises espagnoles sont d’ores et déjà implantées ou engagées dans des projets en Algérie.
Le gaz reste néanmoins le socle du partenariat : l’Algérie couvre 33,9 % des importations gazières espagnoles, avec 64 230 GWh livrés au premier semestre 2026 seulement. Les grands groupes Naturgy, Repsol, Moeve et Enagás font partie de la délégation, l’un des objectifs de la visite étant de négocier une hausse allant jusqu’à 10 % des livraisons via le gazoduc Medgaz, détenu à 51 % par Sonatrach.
Côté algérien, l’ambition affichée dépasse désormais le simple commerce de flux : Alger cherche à transformer cet intérêt espagnol renouvelé en investissements productifs, articulés autour du transfert de technologie, de la formation spécialisée de la main-d’œuvre locale et d’un taux d’intégration nationale plus élevé dans les projets industriels — une orientation déjà illustrée par la présence de l’Espagne comme invitée d’honneur à la 57ᵉ Foire internationale d’Alger, tenue fin juin 2026.
G. Salima
