Finance islamique : L’Algérie accélère

Plus de 80% de l’objectif fixé pour la première émission de sukuk souverains algériens a déjà été souscrit depuis leur lancement fin janvier, soit près de 300 milliards de dinars mobilisés en quelques mois, tandis que l’assurance Takaful voit ses contributions bondir de près de 53% au premier trimestre 2026.

Ces deux indicateurs, révélés ces dernières semaines par le ministère des Finances et le Conseil national des assurances (CNA), illustrent la montée en puissance rapide d’un secteur présenté jeudi à Alger comme l’un des principaux leviers pour mobiliser l’épargne nationale et l’orienter vers l’investissement productif.
C’est dans ce contexte que s’est tenue la Conférence nationale sur « la finance islamique, un levier pour mobiliser l’épargne nationale », organisée par l’Union algérienne des sociétés d’assurance et de réassurance (UAR) en partenariat avec Djamaâ El-Djazaïr, sous le thème du développement de l’assurance Takaful conformément aux principes de la charia. La rencontre s’est déroulée en présence du recteur de Djamaâ El-Djazaïr, Cheikh Mohamed Maâmoun Al Kacimi Al Hoceini, du président de l’UAR, Youcef Benmicia, et de la directrice générale de la Bourse d’Alger, Amel Selmoun.
Les intervenants ont affirmé que la réussite du système de finance islamique en Algérie exige l’élargissement de l’activité bancaire islamique, du marché des capitaux, des Sukuk, des fonds d’investissement et de l’assurance Takaful, présentés comme des outils intégrés pour répondre aux besoins de financement de l’économie nationale.
Ce chantier a déjà connu un premier test concret : lancée le 27 janvier 2026 par le Trésor public, la première émission de sukuk souverains Ijara-usufruit visait un montant cible de 296,65 milliards de dinars, soit environ 2,3 milliards de dollars, avec un rendement annuel fixe de 6% sur sept ans et une exonération fiscale des revenus. Moins de trois mois après le lancement, le ministre des Finances, Abdelkrim Bouzred, indiquait que plus de 80% du montant global proposé avait déjà été souscrit, soit près de 300 milliards de dinars. Les fonds mobilisés doivent financer des projets structurants dans les infrastructures, les équipements publics et les services essentiels — une opération que les autorités présentent comme un moyen de canaliser vers l’investissement productif une partie de l’épargne informelle, estimée par les autorités à près de 10 000 milliards de dinars circulant encore hors du système bancaire.

Sukuk souverains : premier test grandeur nature

C’est précisément sur ce potentiel d’épargne dormante que le secrétaire général de la Commission d’organisation et de surveillance des opérations de bourse (COSOB), Brahim Mihoubi, a insisté jeudi, indiquant que des propositions sur le développement de la finance islamique ont été soumises au ministère des Finances en vue de leur intégration au projet de loi de finances 2027. Leur adoption permettrait l’émission de sukuk d’entreprise — des titres émis par des sociétés commerciales, industrielles, de services ou des institutions financières pour financer de nouveaux projets ou acquérir des actifs générateurs de revenus — élargissant ainsi la palette d’instruments à la disposition des entreprises économiques, au-delà du seul segment souverain.
Si les sukuk souverains ont capté l’essentiel de l’attention institutionnelle, c’est l’assurance Takaful qui affiche la progression la plus régulière sur le terrain. Selon la dernière note de conjoncture du CNA, publiée fin juin 2026, le marché national des assurances a totalisé 57,3 milliards de dinars de chiffre d’affaires au premier trimestre 2026, en quasi-stagnation (+0,2%) par rapport à la même période de 2025. Dans cet ensemble atone, le Takaful se distingue nettement : ses contributions ont atteint 358,3 millions de dinars, en hausse de près de 53% sur un an. Le détail par branche est encore plus parlant : le Takaful général a plus que doublé ses contributions, avec une progression de 102% à 261,2 millions de dinars, tirée notamment par l’automobile et les risques incendie-divers, tandis que le Takaful familial reculait de 7,7% à 97,1 millions de dinars.
Rapportée au marché total de l’assurance, la part du Takaful reste modeste — un peu plus de 0,6% des 57,3 milliards de dinars de chiffre d’affaires trimestriel — mais sa croissance à deux chiffres, dans un marché par ailleurs quasi immobile, en fait l’un des segments les plus dynamiques de l’assurance algérienne, aux côtés de l’automobile. À titre de comparaison, l’un des principaux opérateurs du secteur, El Djazair Takaful, revendiquait fin 2025 près de 58 000 participants et une part de marché estimée à environ 60% du segment takaful, avec un objectif de 100 000 adhérents et de 900 millions de dinars de primes en 2026.
C’est ce potentiel que le recteur de Djamaâ El-Djazaïr, Cheikh Al Kacimi Al Hoceini, a mis en avant jeudi, présentant l’activité bancaire islamique comme une activité économique fondée sur un intérêt licite et rappelant que les institutions religieuses sont des partenaires du processus de développement économique.

Vers des banques islamiques spécialisées

Pour le président de l’UAR, Youcef Benmicia, la mobilisation des ressources financières locales et leur orientation vers l’investissement constituent l’un des principaux défis de l’économie nationale, un développement durable reposant sur un système financier capable de transformer l’épargne en investissements réels.
Dans son intervention, le professeur en jurisprudence islamique et finance islamique Abderrahmane Senouci a présenté les tendances internationales du secteur, appelant à adapter au contexte algérien les expériences réussies ailleurs. Il a notamment mis l’accent sur l’émission de sukuk d’entreprise, après le lancement réussi des sukuk souverains, comme outil de financement des grands projets, tout en plaidant pour une accélération de la transformation numérique du secteur financier et la création de banques islamiques spécialisées, plutôt que le simple maintien de guichets islamiques adossés à des banques conventionnelles.
Les participants ont également examiné les moyens de renforcer la complémentarité entre banques islamiques, sukuk et marché des capitaux, insistant sur la nécessité d’une stratégie nationale d’inclusion financière assortie de produits conformes à la charia. Le développement de l’assurance Takaful a constitué l’un des principaux axes de débat, avec un appel à parachever le cadre législatif et réglementaire de cette activité — un chantier législatif que l’UAR réclame de longue date, notamment via la création d’une autorité de régulation sectorielle autonome.
La conférence a été marquée par le lancement de la Caravane nationale de l’épargne, qui sillonnera les wilayas d’El Oued, Adrar, Tamanrasset, Mostaganem, Tlemcen, Laghouat, Annaba, Tizi-Ouzou et Alger afin de promouvoir la culture de l’épargne et la culture financière auprès des différentes catégories de la société. Le fondateur de l’incubateur « Axxam Business Hub », Anis Bentayeb, a précisé que cette initiative, organisée en partenariat avec l’UAR, le laboratoire de technologie financière « Algeria Finlab » et l’initiative nationale « Cheb Fikra », comprendra des expositions et des activités de sensibilisation, ainsi que le lancement d’une campagne pour sélectionner 100 ambassadeurs de l’épargne parmi les influenceurs et créateurs de contenu à travers plusieurs wilayas.
Le délégué général de l’UAR, Abdelhakim Berrah, a souligné que cette caravane vise à associer le citoyen au développement du marché financier et à renforcer l’inclusion financière, mettant en avant le rôle de l’Observatoire national de l’épargne et du financement de l’économie comme mécanisme de modernisation du système financier et de mobilisation de l’épargne nationale.
D.Z

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