Fraude à l’allocation touristique : La fin du cash

Cent mille cas de fraude détectés en seulement 45 jours : c’est ce chiffre, révélé fin 2025 par le ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales Saïd Sayoud, qui a fini par précipiter la décision annoncée dimanche par le président Abdelmadjid Tebboune lors du Conseil des ministres. Désormais, l’allocation touristique ne sera plus versée en espèces mais exclusivement par carte bancaire, une mesure présentée comme provisoire mais destinée à assécher un système de détournement qui a pris, en quelques mois, des proportions alarmantes.
Le mécanisme mis au jour par les autorités repose sur un différentiel de change qui rend l’opération extrêmement rentable pour les fraudeurs. Le taux de change officiel appliqué à l’allocation touristique est de 150 dinars pour un euro, alors que le marché noir des devises affichait en décembre 2025 des cours supérieurs à 282 dinars pour un euro. Sur les 750 euros accordés, la fraude permettait ainsi de réaliser un bénéfice net d’environ 91 500 dinars, soit l’équivalent de cinq fois le salaire minimum algérien.
Ce différentiel a alimenté de véritables filières organisées. Des voyages, principalement vers la Tunisie, étaient utilisés pour permettre à certains bénéficiaires de retirer les 750 euros au taux officiel avant de les revendre sur le marché parallèle des devises, avec des arrestations notamment effectuées à Tébessa et à Souk Ahras. Certains intermédiaires empruntaient ce circuit pour se rendre en Tunisie, avant de revenir illégalement en Algérie par les frontières terrestres et d’écouler les devises sur le marché noir ou de les remettre à des trafiquants sur place.
L’ampleur du phénomène a également mis en cause des professionnels du tourisme. Le ministre Saïd Sayoud avait évoqué des pratiques frauduleuses auxquelles avaient recours de nombreuses agences de voyages consistant à transporter des voyageurs de l’Algérie vers la Tunisie, avec l’exploitation de 100 000 bénéficiaires de l’allocation par ces agences — des chiffres qu’il avait qualifiés d’alarmants, conduisant à la suspension du passage de certains bus vers la frontière tunisienne.
Cette allocation, fixée à 750 euros par adulte de 19 ans révolus et à 300 euros par enfant de plus de 12 ans depuis juillet 2025, avait déjà fait l’objet d’un premier tour de vis en décembre dernier.
Un premier tour de vis
La Banque d’Algérie avait alors instauré trois nouvelles règles : l’obligation de disposer d’un compte bancaire dans la banque émettrice du droit de change, le paiement exclusif par des moyens scripturaux, et la justification de la provenance des fonds en dinars. Deux notes de la Banque d’Algérie avaient ainsi conditionné l’octroi des 750 euros à la détention d’un compte bancaire et au règlement de la contre-valeur en dinars via carte CIB, chèque bancaire ou tout autre instrument scriptural autorisé, seules les banques commerciales étant habilitées à délivrer l’allocation.
Ce renforcement réglementaire n’avait toutefois pas suffi à endiguer les abus, d’où la décision plus radicale actée ce week-end de supprimer purement et simplement le versement en espèces.
Le cadre juridique de l’allocation prévoit des sanctions sévères en cas de détournement. La restitution intégrale du montant perçu est obligatoire dans un délai de 5 jours ouvrés auprès de la Banque d’Algérie en cas de non-respect des conditions du séjour, sous peine d’une suspension de 5 ans du droit de change et de poursuites judiciaires. Une réglementation qui n’a manifestement pas suffi à décourager les réseaux organisés jusqu’à présent.
Selon le communiqué officiel du Conseil des ministres, cette bascule vers le paiement bancarisé répond directement à de graves dépassements ayant entraîné une importante fuite de devises, sans que les bénéficiaires ne profitent effectivement de cette allocation. La finalité affichée est double : éliminer les intermédiaires et certaines agences de voyages qui exploitent illégalement cette allocation, tout en garantissant une traçabilité complète des opérations de change.
Cette réforme intervient alors que le Conseil des ministres de dimanche a également traité d’autres dossiers d’importance : le portail national des services numériques, le suivi des accords de coopération avec le Niger et le Tchad, le développement de l’écosystème des start-up, ainsi que la préparation d’un accord de jumelage entre Tipasa et Kansas City.
G. Salima
